Miroir

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Aurore

Je suis Aurore. Pas l’aurore, mais “Aurore“, c’est mon prénom. Je ne m’y suis jamais habituée. Mon père, qui sait à peine lire, a dû trouver ce mot dans un dictionnaire, ou dans une chanson, l’a appris par cœur pour épater ma mère, se faire pardonner son absence, sa crasse et son odeur, le soir, au retour du garage, sa voix de fumeur de papier maïs, c’est sans doute une bouffée de poésie qui l’a submergé, une envie de sortir du commun, des prénoms de feuilleton télévisé… Je me suis récemment demandé s’il y a une différence entre l’aurore et l’aube, et pourquoi aube n’est pas aussi un prénom de fille. Albin, Albine, mais pas Aube. Une question de plus dans ma collection, pas la plus importante…

J’ai rendez-vous avec Jeanne. “La grande perche“ comme disaient les garçons, il y a encore un an. Disaient, parce que maintenant, elle n’est plus seulement grande et mince, elle est belle. Et elle le sait. Quand elle marche normalement, je dois presque courir pour rester à son niveau. À son niveau… Parce qu’il n’y a pas que la marche à pied dans la vie ! Jeanne lit Tchékhov, Kundera, Sartre et même Marguerite Duras. Elle a eu une mention au bac. Elle joue du violoncelle, et cet instrument pourtant volumineux paraît un jouet entre ses longs bras gracieux, j’aime tant l’élégance du poignet qui tient l’archet !

Elle est ma meilleure amie. On se connaît depuis l’école primaire. On se ressemblait alors. Je le croyais du moins. Elle m’avait invitée à son anniversaire, dans sa maison rue Alexandre Dumas. Il y avait un jardin, avec une balançoire accrochée à un arbre immense. J’ai vu sa mère, belle, jeune, pâle et fraîche, souriante, on a mangé des minuscules choux à la crème, bu de l’orangeade, personne ne criait, il y avait de la place pour tout le monde, c’était comme au cinéma.

Moi, je n’ai pas de jardin, pas de violoncelle, je partage ma chambre avec ma sœur Elise, mais je m’en fous, et je me fous de Tchékhov. Ma mère, Carmen, m’a bien prévenue que la vie, il faut la gagner. Je ne sais pas encore très bien quel est ce jeu auquel il faut gagner sa vie, mais quelque chose me tient toujours éveillée, en alerte. Je parle vite et fort, comme ma mère, et je sais faire des choses utiles, comme remplacer le disque dur de mon ordinateur, ou couper les cheveux d’Elise. Marguerite Duras ne sert à rien pour ça. Les garçons, je ne les fais pas pleurer comme Jeanne en leur refusant mes baisers, je les fais rire, avec des blagues de garçons. Ils ne me trouvent pas belle, et ils ont bien raison, mais ils m’acceptent comme je suis, petite et rondelette, et il s’en trouvera bien un, pas trop grand de préférence, qui aura besoin de changer de disque dur ou de se faire couper les cheveux ? Comme dit mon père, il ne faut pas péter plus haut que son cul !

Pour l’instant, Jeanne est en retard, comme toujours, et le film va commencer. Si on le rate, on va encore passer l’après-midi à lécher les vitrines, j’aurais pu marcher moins vite.

Jeanne

J’aime bien mon prénom, Jeanne, même si certains le trouvent démodé. D’ailleurs, la mode est à la nostalgie, mon anachronisme est donc branché… Mais je m’en fous, mon problème est ailleurs : je n’arrive pas à m’habituer à ce corps qui change trop vite. Je ne reconnais pas cette fille inquiète qui me regarde dans le reflet des vitrines. J’aimerais me cacher, qu’on m’oublie, alors que mon cou, mes jambes, mes bras, poussent inexorablement, comme des excroissances étrangères à moi, et je n’entre plus dans le cadre, je dois me plier un peu, dans une pose ridicule, le tableau est raté, le peintre furieux. Je suis tellement fragile, j’ai l’impression qu’au moindre souffle d’air je vais tomber, et me briser en mille morceaux.

J’ai rendez-vous avec Aurore devant le cinéma Le Royal. On se connaît depuis toujours. Inséparables. Je viens de transpirer pendant les deux heures obligatoires du Samedi sur le violoncelle ennemi. Bach n’avait donc rien d’autre à faire que d’empiler des centaines de notes comme un mathématicien les chiffres ? Il était payé à la note ? Le violoncelle me fait mal aux poignets, au dos, et il me fatigue. J’ai aussi terminé un chapitre de “La plaisanterie“. Pas drôle ! Lire m’endort, et je ne me souviens jamais de ce que j’ai lu, mais maman est tellement fière de moi ! Ou peut-être fière de montrer à papa comment, sans lui, elle m’éduque bien, elle fait de moi une personne cultivée. Parce que lui, il est toujours entre hôtels et aéroports, et je ne sais même plus quelle est la couleur de ses cheveux, ni le son de sa voix, ni son odeur !

Aurore a une peau mate et saine, aux reflets de cuivre, pas besoin comme moi de crèmes très chères pour améliorer mon teint de perpétuelle convalescente. Son corps, tendu, dégage une vitalité et une énergie étonnantes. Elle n’est jamais fatiguée, et quand on marche ensemble, je dois presque courir pour rester à son niveau.

Aurore a une voix claire et sonore, alors qu’on me fait toujours répéter mes balbutiements. Elle ne dépasse pas du cadre, elle a la taille qu’il faut, elle passe partout, les garçons la regardent amicalement, peut-être amoureusement ? Elle est toujours en forme, elle m’entraîne, elle a des tas d’idées intéressantes, surprenantes, comme le jour où elle a voulu qu’on suive deux garçons inconnus, sans qu’ils nous repèrent, comme des détectives, toute une après-midi, et qu’on invente ensuite leur histoire. C’étaient un petit gros et un grand maigre, on se demandait vraiment ce qu’ils faisaient ensemble, on a bien rigolé !