L’escalier

Quand ce type est passé hier et avant-hier en fin de journée devant moi, j’ai bien vu un truc bizarre. Dans les yeux, peut-être ? L’air de ne pas regarder comme on sait faire quand on ne tourne pas franchement la tête mais les yeux, on dit alors qu’on regarde en coin, un léger ralentissement du pas, une hésitation que je connais bien puisqu’elle me permet de faire avec moi-même des paris que je gagne le plus souvent : celui ci va laisser une pièce, celui là va filer…
Cette fois j’ai perdu. Il n’a pas laissé de pièce, mais le troisième jour il s’est arrêté et s’est mis à me parler. J’en suis certain, ce qu’il me dit là, il l’avait préparé en passant devant moi les jours précédents. On fait tous ça dans la vie, c’est mieux que de ruminer après coup, mais trop tard, ce qu’on aurait aimé dire.
– Bonjour monsieur, j’ai une proposition à vous faire… le ton est assuré, la voix bien timbrée, ça pourrait être un prof ou un employé de banque, à cause de la veste sombre et de la cravate, certainement pas un de ces travailleurs sociaux qui m’abreuvent régulièrement de conseils inutiles.
– Je vous offre l’équivalent de ce que vous gagnez en une heure pour que vous arrêtiez de faire la manche et que vous veniez avec moi boire un verre, manger un peu si vous voulez, et parler avec moi. Il n’avait pas l’air d’un flic, ni d’un de ces types louches qui vous embarquent dans des galères tordues.
Il y a des types comme ça plein les rues. On ne les remarque pas si on ne s’approche pas, si on ne prend pas le temps de s’intéresser vraiment à eux. Celui ci a un tout petit nez, une bouche étroite avec des lèvres presque féminines, une fossette au milieu du menton comme une paire de fesses en miniature, et la peau des joues bien rose, contrastant avec l’épaisseur de ses sourcils noirs et de ses gros yeux globuleux enfoncés dans leurs orbites. Cet assemblage hétéroclite lui donne, selon qu’on s’attarde sur le haut ou le bas de son visage, un air très gentil ou au contraire un peu inquiétant.
Il doit avoir à peu près mon âge. Mais, bien rasé, cheveux coupés courts avec juste ce qu’il faut de gel, chaussures noires exagérément pointues comme l’impose la mode aujourd’hui, il doit paraître bien plus jeune que moi.
La situation ne l’aidait pas, c’est vrai. Lui debout, n’osant pas s’accroupir, et d’ailleurs peut-on s’accroupir en pleine rue quand on porte ce genre de vêtements élégants ? Moi dans mes habits crasseux, assis pas terre, et le bruit de la rue, les passants toujours pressés qui doivent l’éviter…
Je lui ai dit qu’en une heure je récoltais en moyenne 5 euros. J’aurais pu mentir, mais je n’en ai pas eu envie à cause de son air timide qu’il tentait de camoufler à l’aide du   baratin préparé à l’avance.
Je suis installé devant un distributeur de billets. Ce n’est pas forcément un bon plan, parce que les gens qui rangent leurs billets dans leur portefeuille n’ont pas de monnaie. Mais j’ai du plaisir à les voir culpabiliser en marmonnant leurs arguments pitoyables.
J’ai dis OK mais seulement une demi heure. Comme ça, sans raison, peut-être un peu de méfiance, qu’il n’aille pas s’imaginer que je suis prêt à accepter n’importe quoi ! Il avait tout prévu, repéré, on est allé dans une brasserie à 100 mètres de là, j’ai préféré rester en terrasse, vue la quantité de pulls que je porte sous mon manteau. J’ai commandé un chocolat chaud avec des croissants et lui un café.

– Je ne suis pas journaliste, ni policier, ni travailleur social, je ne suis pas en train de préparer une thèse de sociologie ou un roman, je suis juste curieux. Il récite, c’est clair. Il pense que faire la manche est extraordinaire, que j’ai un secret qu’il va tenter de percer. Il vaut mieux pour lui qu’il ne soit pas journaliste, ses questions sont tellement nulles !

– Vous êtes à la rue depuis longtemps ? C’est dur ? Vous vivez seul ? Et avant, que faisiez vous ? Êtes vous révolté ? Où dormez vous ? Je lui ai raconté l’histoire qu’il attendait, j’ai pensé que c’était mieux ainsi.
– J’étais maître nageur, mais on m’a viré, réduction de personnel, trop vieux, la nuque trop raide, mes enfants étaient déjà partis, ma femme a compris que je ne lui servirais plus à rien, elle a suivi un de mes collègues, plus musclé, plus joyeux. J’ai essayé de chercher autre chose, surtout pas la piscine, ça pue le chlore, petits boulots par ci par là. Société de merde, égoïsme, capitalisme, système pourri, politiques menteurs, CAC 40 prédateur… Ses yeux brillaient tellement de plaisir que ça m’a rendu talentueux. Alors j’ai ajouté les huissiers, l’expulsion, les rhumatismes, maladie professionnelle, un peu d’asthme, une bonne dépression, le froid l’hiver, les contrôles de police… Juste pour lui faire plaisir, cerise sur le gâteau, j’ai inventé un dérapage, une grosse bêtise, le vol du sac à main d’une vieille en manteau de fourrure, mais on m’a chopé, condamnation avec sursis parce qu’elle a retiré sa plainte. Alors je me tiens à carreau…
Il écoute, c’en est fascinant, les yeux écarquillés, la bouche entr’ouverte, il en oublie son café qui refroidit, c’est dommage. Il me fait pitié, j’ai un peu honte de lui avoir servi tout ce fatras de lieux communs.

Un type est interrogé par un flic, et tout à coup, il lui dit : et vous ? Vous n’avez jamais un peu tordu la vérité, raconté des salades à votre femme ?
Un étudiant, en train de sécher devant son prof, lui demande s’il sait faire des ronds de fumée.
Un client qui négocie un emprunt explique au banquier le principe marxiste de la baisse tendancielle du taux de profit.
Un enfant qui vient d’être grondé demande à ses parents depuis quand ils n’ont plus fait l’amour ou ri aux éclats…

 J’avais rempli mon contrat, parlé suffisamment, bu mon chocolat, avalé trois croissants, ce type était tellement vulnérable, transparent, c’est venu naturellement : Je lui ai demandé ce qu’il faisait le soir avant de se coucher, s’il regardait la télé, s’il bouquinait, ou s’il tournait en rond comme les chiens avant de s’allonger.
– Je promène mon chien tous les soirs, puisque vous me parlez de chiens. Mais je ne comprends pas pourquoi vous me demandez ça !
– Et le matin, vous vous levez à quelle heure ? Et combien de temps vous faut-il pour vous préparer, vous vous rasez tous les jours ou un jour sur deux ? Et combien de temps pour aller à la banque ? À pied, en bus ? Et à midi vous déjeunez au resto avec vos collègues, et combien de temps de pause avez-vous ?
J’ai arrêté mon délire avant de risquer de devenir grossier en lui parlant de la qualité de son transit intestinal ou de sa vie sexuelle…
J’avais inventé une vie de clochard bidon, entièrement fausse, mais j’étais certain d’avoir raison. Une vie est un secret. Un labyrinthe, du brouillard avec quelques rares éclaircies. Les nécrologies ne racontent rien d’essentiel. On ne peut pas résumer une vie. Quand on tente de le faire, on choisit des lieux communs, ou des actes remarquables, les traces laissées. On embellit, on explique l’inexplicable, on justifie tout, on simplifie. Il a été instituteur, ou potier, ou résistant, c’était un brave homme, il a eu trois enfants… Ou alors, s’il a lutté courageusement contre la maladie jusqu’au dernier jour, cet héroïsme éclipse tout le reste.
Mais les temps d’attente, de doute, les virages de la vie, les nuits d’insomnie, le temps perdu, le temps gagné à ne rien faire d’important, à espérer ?
Mon cerveau s’emballait, c’est la situation qui lui servait sur un plateau des idées étonnantes, nouvelles pour moi.
Celle ci d’abord : ce type en cravate estime naturellement qu’il est placé, grâce à son costume et à son attaché case, une marche au dessus de moi dans l’escalier de la société des humains. Il trouve donc normal d’exiger que je lui livre ma vie, en quelques mots, comme on montrerait une photo, contre un petit déjeuner. Il croit que c’est possible. Il estime même sans doute qu’il manifeste ainsi une grande générosité, une belle ouverture d’esprit. Mais il n’accepte pas que je lui demande la même chose.

Madame exige de savoir si Marie, la servante dont le ventre semble s’arrondir, a couché avec le jardinier. Mais Marie ne peut pas demander à Madame si elle aime vraiment son mari banquier. Ce serait déplacé.
Monsieur le député assure sa permanence tous les mardis de 9h à 12h 30. Il est vraiment à l’écoute de ses électeurs, il partage leur souffrance, il aime les aider, leur trouver du travail, un logement, une petite subvention… qui osera lui demander combien il gagne, la surface de son jardin et si son fils aîné travaille bien au lycée ?

 Le type s’impatientait, troublé. Sa voix avait perdu son timbre métallique et devenait chevrotante. Il bafouillait.
Je n’ai pas à en être fier : je l’ai achevé sans le moindre remord :
– Au fait nous ne nous sommes pas présentés ? Moi je m’appelle André Vernocci. Je dors au bord de la Garonne, tant qu’il fait beau. Et vous, où habitez vous, quelle est votre adresse ? La peur a surgit, insidieusement, dans son regard fuyant.
– Bon, je dois vous laisser, je vous remercie d’avoir bien voulu parler avec moi, je vous souhaite une bonne soirée…
– Non, je n’ai pas parlé avec vous, puisque vous ne m’avez rien dit ! Vous allez disparaître dans votre monde, moi je reste dans le mien. On ne s’est rien dit, parce qu’on n’a rien à se dire.
Il tenait son attaché case serré dans ses bras croisés dans une position de défense, croyant peut-être que j’allais bondir pour le lui arracher, il est parti en marchant à reculons, a failli piétiner mon chapeau avant de se retourner pour s’enfuir.

Depuis quelques mois, je passe ainsi mes journées à regarder le monde des vivants. J’ai longtemps rêvé, par curiosité, d’aborder les SDF dans la rue, d’engager la conversation, de percer leurs secrets… Je n’ai jamais osé. Manque de courage. Le fossé était trop large, le mur trop épais. Alors il était plus simple et beaucoup plus intéressant et instructif de jouer leur rôle.
Personne ne m’a démasqué. Ce qui prouve que la plupart des gens ne sont pas observateurs. Et que les passants qui s’arrêtent devant mon chapeau restent terriblement loin de moi, de l’autre coté de la barrière, même quand ils déposent leur obole apaisante pour leur âme : Je n’ai jamais réussi à ne pas me laver quand je rentre chez moi le soir, à l’autre bout de la ville. Et je ne pue donc pas suffisamment pour être crédible.