Le bonheur

Ce matin, j’ai traîné un peu au lit. Ça ne m’arrive pas souvent, et encore moins de laisser s’agiter inutilement dans ma tête des pensées déraisonnables. La cause en est sans doute le fait que je me suis éveillé longtemps avant que ne s’allume automatiquement l’écran mural de ma chambre, et son programme musical-sportif du matin. Le silence est tellement inhabituel pour moi ! Je sais bien que si je laisse faire ces pensées perturbantes, elles vont m’obliger à prendre un comprimé bleu, de ceux que m’a recommandés Docteur N° 1 lors de mon dernier contrôle réglementaire.
Alors je me suis arraché à la tiédeur de la couette, et j’ai fait, comme me l’a recommandé Docteur N° 2, un rapide inventaire des données positives de mon environnement social et personnel. Je l’ai fait par écrit, sur un cahier à spirale que j’ai acheté spécialement pour cet exercice, ce qui me permettra, la prochaine fois que j’aurai ce genre de soucis, de retrouver rapidement tous les repères solides sur lesquels doit s’appuyer chaque instant de ma vie.
Hélas, quelques mauvaises herbes se sont faufilées parmi les belles plantes que j’ai recensées. Les plus difficiles à éradiquer : les questions, l’une en entraînant une autre. Elles prennent parfois le dessus sur le bel inventaire que je voulais faire. C’est quand même un peu inquiétant et je sais bien que devrai tôt ou tard en parler à Docteur N° 3. Le mieux sera sans doute de lui faire lire tout ceci.

Grâce aux machines et à la dernière révolution mondiale, on ne travaille plus que 10 h par semaine. En 2, 3, ou 4 jours au choix. Avec 2 mois de congés payés. Soient 440 h par an. Ceci concerne tous les adultes. Pendant 40 ans, ça donne au maximum 17600 heures. Une vie de 80 ans dure 700 800 heures. À raison de 8 heures par nuit, on en dort à peu près 240 000. Restent donc 443 200 heures à occuper.
On dit qu’on occupe ses journées. Comme on occupe un appartement, une pièce, comme les allemands occupaient la France. On dit aussi qu’on s’occupe. On a des occupations, on est occupé.
On passe le temps. À moins que ce ne soit le temps qui passe ? Absurdité, impuissance des mots à exprimer la réalité de la vie. Est-on riche des jours passés ou des jours qui nous restent à vivre ?

Le problème des riches, autrefois, c’est qu’ils ne savaient pas quoi faire de leur argent. Ils tentaient de gaspiller le plus possible, Rolex, Black Jack, Veuve Clicquot et jet privé, mais il en restait toujours trop. Ils avaient en même temps l’obsession pathologique d’en amasser toujours plus, ce qui leur prenait tout leur temps, et la peur de tout perdre.
Le problème des pauvres était qu’ils n’avaient ni temps ni argent ou alors seulement du temps.
Maintenant qu’il n’y a plus ni pauvres ni riches, on peut se consacrer à des activités totalement inutiles. Comme chercher inlassablement le sens de la vie. Étudier les langues étrangères ou les mathématiques. Apprendre le nom des arbres, des fleuves et des oiseaux. Rechercher le beau à travers la poésie, la musique ou la peinture. Atteindre la perfection du mouvement par la pratique sans fin du Taï chi. Faire du sport, beaucoup de sport. Éprouver le plaisir, la jouissance, l’épanouissement par le sexe, toute la palette des émotions. Être curieux, étudier passionnément l’histoire des formations géologiques et le mystère du vivant, explorer, visiter les moindres recoins de la terre et bientôt de l’univers.
Ou ne rien faire. Attendre d’avoir envie, attendre la mort, seule promesse toujours tenue.

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Quand on a atteint les 10 milliards, la population a été strictement régulée, on n’a désormais le droit de procréer que si quelqu’un laisse la place. Il y a pour ça un compteur actualisé en temps réel et consultable librement sur internet, et des listes d’attente. On n’a droit qu’à un enfant par personne, qu’on soit mâle ou femelle.
Le désir le plus communément reconnu comme légitime est le désir d’enfant. C’est une survivance de notre passé préhistorique impossible à éradiquer, même si l’enfantement est désormais totalement déconnecté de l’activité sexuelle. Avoir un enfant est un événement heureux, une parenthèse, une distraction, l’illusion de se reproduire, un miroir fallacieux et flatteur. La pression sociale est donc forte. Rares sont ceux qui y échappent. Mais la loi est implacable, et le compteur impitoyable. Ça n’est écrit nulle part, personne n’ose le dire, ni peut-être le penser, mais l’idée générale est celle ci : il faut laisser la place. À quoi bon s’accrocher à la vie, encombrer la terre quand on n’en a pas de raison valable ?
Mon fils ne me ressemble pas. J’ai assisté à son éclosion avec beaucoup d’intérêt, puis je l’ai vu s’éloigner, s’adonnant peu à peu pour tuer le temps à des activités qui me paraissent totalement absurdes, comme courir en jogging dans la forêt, séduire des filles qui le quitteront après une semaine de simagrées amoureuses, ou lire de la poésie avec un air ridiculement romantique. Une carte postale virtuelle parfumée par an nous suffit pour nous rappeler qu’on a un jour vécu ensemble, et qu’il n’y a pas de conflit entre nous.
Quand on a eu son enfant, qu’on s’est bien regardé à travers lui, qu’on a bien compris qu’on ne se reproduit pas, parce qu’on est définitivement seul et unique, qu’on n’a fait que polluer un peu plus la terre en y déposant de la matière vivante inutile et nuisible, que cet être bruyant et ennuyeux n’a pas besoin de nous, il faut bien chercher autre chose.
À 40 ans, il me reste environ 220 000 heures à occuper. Aucune obligation, aucune urgence, ma liberté est totale, le choix est simplement ouvert à mon désir. Je devrais sans doute faire un petit effort pour tenter de trouver quelque chose à faire ?

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J’ai le malheur d’être en bonne santé. Mes muscles, mes articulations fonctionnent correctement. Pas besoin d’exercices quotidiens, ni de soins particuliers. Et je ne vais pas me ridiculiser et me laisser infantiliser en courant avec d’autres adultes en short après un ballon rond ou ovale sur du gazon humide.

J’ai toujours eu horreur d’apprendre à l’école. Elle n’est heureusement plus obligatoire et je l’ai quittée dès que ma mère m’y a autorisé, quand elle a enfin compris que j’y allais seulement pour ne pas avoir à supporter quotidiennement sa présence vampirique. Alors me mettre comme tout le monde, sous prétexte d’entretenir la mémoire, à apprendre le Sanscrit, l’Araméen, le Chinois, ou le Volapük ne me tente absolument pas.
Je n’aime pas la musique. Je trouve cet engouement pour une misérable suite de 12 notes, découpée en séquences plus ou moins régulières et métronomiques, totalement artificiel et convenu. Ce n’est après tout que de l’air qui vibre, du vent qui agresse nos oreilles. Certains prétendent que la musique est universelle ! Mais il suffit de comparer le gamelan de Bali avec le Flamenco ou la musique baroque avec le Heavy métal pour comprendre qu’elle n’est qu’un conformisme, l’adhésion à une esthétique formatée par une mode locale et passagère. Et les larmes aux yeux des mélomanes ne sont rien d’autre que le désir de montrer naïvement qu’on est bien intégré à son époque, son pays, son milieu social. Écouter de la musique me fatigue et quand j’entends ma voisine s’échiner sur son violon du matin au soir, je ne comprends pas qu’on puisse accepter de souffrir avec tant de persévérance.
Je ne comprends rien à la peinture. Maintenant qu’il n’y a plus de riches prêts à dépenser une fortune pour un rectangle de six mètres carrés couvert d’une épaisse couche de peinture noire, tout le monde peut peindre, étaler sans logique intelligible sur du tissu deux ou trois tubes de couleurs, représenter des corps nus, un chat ou un bouquet de roses et exposer ces banalités désolantes dans des lieux publics où des amis viennent accomplir leur devoir d’amis en énumérant les lieu-communs bienveillants d’usage. Et en plus c’est salissant. Je croise régulièrement des amateurs de peinture qui sortent de leur cours en arborant fièrement leurs blouses blanches maculées de gouache.

J’ai croisé hier mon ancien ami Paul, un grand roux avec qui j’allais à l’école. Lui a continué à étudier de nombreuses années après moi. Il aimait ça et ses parents avaient les moyens de payer. Je l’ai à peine reconnu. Il est presque chauve, beaucoup plus maigre qu’autrefois, et son visage exprime l’inquiétude, l’angoisse. J’allais vers mon banc comme chaque jour quand je l’ai vu qui marchait dans le parc, un livre à la main. Il a failli me heurter, tant sa lecture avait l’air de le passionner. Me rencontrer semblait lui faire plaisir, on a donc passé un moment à bavarder à l’ombre des tilleuls en prenant soin d’éviter les gymnastes et les joggeurs en maillots multicolores.
Après les politesses d’usage vite expédiées, il m’a d’emblée demandé quel était le sens de ma vie. Le livre qu’il était en train de lire posait ce genre de questions et autres balivernes. De la philosophie, une sorte de manie de proposer interminablement des énigmes insolubles et inutiles. Il m’a expliqué qu’il participait à un groupe de réflexion qui s’appelle “Les Nyctalopes Insomniaques“, que c’était passionnant, absolument nécessaire car on ne pouvait pas se contenter de vivre comme des bêtes repues, c’est bien l’expression qu’il a employée. Je ne pouvais pas le laisser dénigrer comme ça ma vie, notre vie commune ! Je lui ai rappelé que désormais tous les conflits étaient résolus, que chacun pouvait librement choisir comment dépenser son contingent d’heures…
– Elle tourne la machine, pas le moindre crissement dans les rouages, on est enfin tranquilles et heureux, non, Paul ?
– Qu’est ce que le bonheur ? Est-ce quand on a tout ce qu’il nous faut, et donc qu’on ne désire plus rien ? Ses mots ont surgi comme un lapin du chapeau, impatients.
Je ne voulais pas me fâcher avec Paul, j’aurais aimé qu’il reste mon ami, on avait tant de plaisir à rire et courir ensemble quand on avait 10 ans ! Je ne répondais pas. Et d’ailleurs, j’en aurais été bien incapable.
Il a continué longuement à me parler de la quête de l’inaccessible étoile ou du Saint Graal, je mélange tout, de Sisyphe, d’Icare, d’un fleuve dans lequel on n’entre jamais deux fois, de Montaigne et du scepticisme, de la dialectique marxiste… Il s’excitait tout seul, de plus en plus.
Je l’écoutais distraitement, ne comprenant pas grand-chose à ses envolées lyriques, je pensais que cette passion l’occupait, ce qui est positif, certes, mais ne le rendait pas heureux, ça crevait les yeux, et je me rassurais en estimant que tant qu’ils ne seraient pas trop nombreux à se retrouver dans le groupe des Nyctalopes Insomniaques, ils ne menaceraient pas vraiment notre harmonie enfin advenue. Je me suis demandé s’il allait bien aux rendez vous réglementaires de Docteur N° 3…

Le travail qu’on m’a confié est plutôt intéressant, pas fatigant et assez bien payé : je dois trois jours pas semaine apporter leur repas de la mi journée à des personnes âgées à leur domicile. Je vais à pied à la cuisine centrale qui est à deux pas de chez moi, et je fais tranquillement ma tournée dans mon quartier, deux lunch-boxes isothermes dans chaque main. Il est prévu dans mon contrat que je dois passer vingt minutes avec chacun de ces petits vieux. Le déplacement fait partie du temps de travail, j’en visite donc 4 par jour, 12 par semaine, ce qui totalise à peu près 10 heures, on ne va pas chipoter. Je n’ai pas besoin de faire de gros efforts pour entretenir une aimable conversation. Ce sont eux qui parlent, abondamment, et toujours du passé. Il faut reconnaître qu’ils radotent un peu. Je dois les écouter poliment, c’est le seul inconvénient de ce travail. Certains ont plus de 60 ans ! Ils ne travaillent donc plus, encombrent leur logement inutilement, ce n’est quand même pas à moi de leur rappeler qu’il faut laisser la place, que mon fils et ses amis attendent impatiemment de pouvoir se reproduire pour sortir enfin de leur train-train sans queue ni tête !
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Quand j’ai terminé ma tournée, s’il ne pleut pas et s’il ne fait pas trop froid, je passe deux ou trois heures assis sur mon banc, toujours le même, sous un grand tilleul dans le parc au bout de ma rue. Il y a là des écureuils. Je les observe avec envie. Personne ne les chasse, on les regarde même plutôt amicalement, il y a pour eux dans le parc suffisamment de nourriture, entre les pignes de pins, les noisettes, et les friandises que les enfants laissent traîner par terre. Ils jouent entre eux, se cachent, se poursuivent, certains font leurs acrobaties en solitaires, ils jouissent de leur agilité incroyable en volant littéralement d’un arbre à l’autre.
Jamais comme moi ils ne s’assoient sur un banc en attendant que le temps passe. Ils ne s’ennuient pas. Ils ne pensent pas comme moi qu’il est bientôt temps de laisser la place.
Rentré chez moi, j’allume l’écran mural que je règle sur les informations mondiales, plutôt que sur la retransmission en continu des matches de football ou de rugby dont je me suis à la longue un peu lassé. J’aime bien sentir comment va le monde, comment il évolue. On nous montre de beaux tableaux de statistiques. J’apprends ainsi que sur l’ensemble de la planète la moyenne d’âge diminue progressivement. De 90 à 70 ans en un siècle. Le commentaire est encourageant, il souligne avec enthousiasme la progression du sens civique dans l’humanité toute entière. Nous sommes de plus en plus nombreux à laisser volontairement la place. À l’échelle historique, si cette évolution se confirme, dans quelques décennies les hommes et les femmes de plus de 60 ans seront rares.