Île

Je vis dans une île. J’y suis tranquille. Seul. La mer m’entoure, m’encercle, elle est immense, et les îles si petites, invisibles entre elles, sans intérêt.
Dans mon île, je mange des fruits, des œufs d’oiseaux, je bois l’eau d’une source, il fait toujours beau, jamais trop chaud, jamais froid.
Il y a beaucoup d’îles, des îlots aussi. On le sait, mais on ne les voit pas, on n’y va pas. On ne voudrait pas déranger.
Autrefois, j’ai vécu avec une femme dans cette île, ça ne changeait pas grand-chose, toujours la mer autour, pour nous protéger, quelques paroles échangées, quelques caresses, le temps de faire connaissance et, peu à peu, nos regards parallèles de plus en plus souvent fixés sur la mer, l’horizon, là où il n’y a rien à voir.
Des oiseaux volent d’île en île. Ils ne parlent pas, leurs yeux seuls racontent l’ailleurs. Leurs yeux d’oiseaux.
Des gens vivent sur la Grande Terre. Ils sont nombreux. Ils courent, se bousculent, se battent, se volent. Ils aimeraient sans doute vivre seuls sur une île, mais ça ne leur est pas possible, ils n’en ont pas la liberté, et de toute façon, il n’y a pas assez d’îles.
Mon île est à peu près ronde, comme la terre. Ici, au moins, je ne risque rien. Je prends soin de moi. Ainsi, je vivrai bien plus vieux. À l’écart de tout danger mon corps retournera à sa pureté naturelle. Peu à peu, je vais devenir lisse, mes formes vont s’adoucir, je serai bon, comme une pomme.
Les tâches domestiques – trouver de la nourriture, entretenir mon logement, ramasser du bois mort pour la veillée, manger … – me prennent peu de temps, disons deux heures par jour.
Je suis donc riche d’énormément de temps libre, pour penser à moi, élever mon âme, embellir mon corps. J’ai à cet effet toute une panoplie d’exercices, spirituels et physiques.
À force de travail sur moi, j’arrive à la paix. Les questions parasites, les souvenirs ennuyeux, comme de petits nuages, s’effilochent peu à peu dans la brise de mer.
Une seule préoccupation resurgit parfois, sous forme de rêve, de ces rêves qu’on fait au petit matin, entre veille et sommeil : Je suis beau et bon comme une pomme, mais qui va me manger ?