Robinson

Un jour, clairement, ce n’était pas comme les autres jours. Question de lumière, d’odeur, ou était-ce cette qualité du son, étouffé comme s’il avait neigé ?

Louis sortit de la cabane aux premières lueurs du jour, on était en plein mois d’Août, pas la moindre neige, évidemment, et il allait faire beau et chaud. Sans qu’il les ait convoqués, les mots, lutins malicieux, s’amusaient dans son cerveau encore un peu égaré au pays des rêves. Prière païenne faite de réminiscences littéraires, l’aurore aux doigts de rose, la pureté virginale de l’aube, la paix du matin, le pays du matin calme, et pourtant …

Louis avait l’habitude de ces remue ménages dans ses sensations ou sentiments, d’autres l’auraient dit soupe au lait, hypocondriaque, lunatique, cyclothymique, psychologiquement instable, mais lui, sans en faire un plat, savait écouter ces signes minuscules, fugaces, insaisissables, intimes.

Et sans aucune raison visible il savait que ce jour serait différent. Dans certaines régions, en montagne, le basculement entre l’été et l’automne s’opère un beau matin, aux alentours du 15 Août, d’un seul coup, et certaines personnes le savent, le sentent. Mais il ne s’agissait pas de saison, c’était beaucoup plus personnel. Avait-il oublié une échéance, un évènement prévu de longue date ? Il se souvint de l’histoire de ce type un peu spécial qui avait oublié le matin de ses noces qu’il allait se marier, ça le fit rire !

Tout paraissait pourtant normal dans cet environnement qu’il avait fait sien. Le bourdonnement de l’Autoroute était bien là. Au nord, à l’ouest, tout autour de lui.

L’idée s’était peu à peu imposée à son esprit, ces dernières années, chaque fois qu’il voyait proliférer aux raccordements des Autoroutes ces no man lands avec gazon vert et bois de pins, ou quand des carrefours giratoires un peu vastes lui faisaient penser à de jolis jardins avec parfois des vallonnements gracieux, de riches plantations, un ruisseau, un pont de bois, où personne ne se promènerait jamais. Il avait même vu des plants de vigne chargés de raisins destinés à pourrir sur pied, des oliviers magnifiques, des choux “décoratifs“… Son âme de paysan ne pouvait concevoir que tant de bonne terre soit totalement inutile. Louis avait décidé de venir vivre ici, dans cette cabane abandonnée, découverte au cours d’une énième exploration à l’automne précédent.

Ça ferait donc bientôt un an qu’il avait largué les amarres, expression consacrée évitant d’évoquer des banalités sentimentales, et qu’il était là, quelque part au centre d’un énorme nœud d’Autoroutes reliant tous les points cardinaux de l’Europe, seul, à s’obstiner à écrire ce livre en gestation depuis si longtemps, le premier roman de Louis Maréchal. La cabane était invisible de l’Autoroute, cachée sous des chênes verts aux branches retombantes disposés en cercle autour d’elle. Un sentier y menait, sans doute tracé autrefois par des chasseurs, disparus depuis longtemps de cette terre proscrite. Une fois par semaine, Louis allait remplir ses deux bonbonnes d’eau au ruisseau qui serpentait pas trop loin de chez lui. Il avait une réserve de trente kilos de pâtes, agrémentées parfois de quelques champignons trouvés aux alentours, sa grand mère lui avait appris à ramasser les bonnes herbes pour la salade ou la soupe, une boite de pâté de temps en temps, avec la possibilité de partir acheter quelques bougies, des allumettes, du saucisson ou des fruits secs au village. Il aurait bien aimé manger du lapin, il en voyait parfois gambader avec insouciance en l’absence de chasseurs, mais tuer lui était impossible. Le pain frais lui manquait aussi, mais il y a pire, et les Chinois s’en passent bien…

Louis écrivait sur des cahiers grand format, son roman serait peut-être le dernier à n’avoir pas été composé sur un ordinateur.

Il avait plu la veille, les feuilles des chênes débarrassées de la poussière de l’été brillaient fièrement, le trou empierré, sans doute un ancien abreuvoir pour les moutons à coté de la cabane s’était empli d’eau, assez pour une toilette de chat. Emploi du temps spartiate : quelques mûres en guise de petit déjeuner, quelques gorgées d’eau, dix minutes de gymnastique, courir un peu autour de son territoire et, sans traîner, au travail. Parfois, ça ne vient pas, il faut alors du courage, de l’obstination, et peu à peu les mots arrivent, l’histoire trouve son cours, rivière que rien ne pourra arrêter ! Mais ce jour là, Louis était bel et bien en panne. Ce sacré malaise rôdait encore dans ses synapses.

Comme font les bêtes, comme un chien à l’arrêt, il tendit l’oreille, la bouche ouverte, les yeux en exploration circulaire. Rien à voir, rien à sentir, à part la terre mouillée et la promesse de champignons. Rien à entendre, non plus, c’était bien ça le problème, il en prit soudain conscience, le bruit de l’autoroute venait juste de s’interrompre. Il était alors 7 H 30.

Qu’est-ce qui peut arrêter le trafic d’une autoroute ? Une tempête de neige, la guerre, un gros accident, des travaux, une catastrophe naturelle ? Il se demanda, car son cerveau était incapable de se mettre en pause, ce que pouvait être le contraire d’une catastrophe “naturelle“. Surnaturelle ? Artificielle ?

De toute façon, il savait qu’il n’écrirait rien d’intéressant ce matin, il pouvait se permettre de satisfaire sa curiosité comme n’importe quel badaud.

Il partit donc sur le sentier qui devenait peu à peu un vrai chemin, comme s’il allait au village.

Le territoire sur lequel il vivait était presque encerclé par l’Autoroute et les bretelles de béton qui la raccordaient à d’autres Autoroutes et diverses routes secondaires. Une sorte d’île, ou plus précisément de presqu’île. Car il existait un passage au sud, matérialisé par un chemin bordé de roseaux, qui poussaient là grâce à l’eau qui stagnait dans de vagues fossés envahis d’herbes, de joncs, et de détritus de toutes sortes. Ce chemin ne se voyait pas depuis l’Autoroute, Louis était certainement le seul à le connaître et à l’utiliser, comme il était le seul à vivre dans cette zone désertée, sans nom donc sans existence. Il lui arrivait de s’identifier à Robinson, ce qui l’amusait d’autant plus que son roman s’inspirait largement de l’expérience de ce héros malheureux.

Le bruit de l’Autoroute avait bel et bien cessé, mais peu à peu, en avançant, ce ronronnement familier des moteurs, enrichi harmoniquement par le sifflement du vent dans les galeries des voitures surchargées en route pour le Maroc via Gibraltar ou dans les bâches des énormes poids lourds réfrigérés fonçant jour et nuit d’Almeria à Oslo, était remplacé par un grondement sourd entrecoupé de grincements barbares et discontinus.

Louis Maréchal marchait avec un peu moins d’assurance. Toujours cette impression, pressentiment, malaise, la certitude croissante qu’il se passait quelque chose d’anormal. Le chemin conservait la marque des deux ornières habituelles, Louis devait regarder le sol pour ne pas salir ses chaussures dans la boue, changer de coté, éviter parfois de gros blocs de pierre tombés et abandonnés là lors de la construction des innombrables ponts, bretelles ou rampes pour les raccordements à l’Autoroute perchée là haut, accrochée au ciel, invisible de cette terre vivante, incongrue et anachronique. Il ne vit donc qu’au dernier moment les machines gigantesques qui s’agitaient cent mètres plus loin. Pelles mécaniques, tractopelles, bulldozers, caterpillars, les mots se présentaient en ordre dispersé à sa conscience, étrange litanie des divinités modernes et toute puissantes.

Fascination légitime, quel garçon n’a pas rêvé de piloter un tractopelle ? Louis abdiqua toute pensée logique, il ne chercha pas à comprendre les conséquences concrètes de ce qu’il voyait, il admirait la beauté, la souplesse puissante des articulations de ces énormes insectes, il ne pu s’empêcher de se souvenir de ce vieux film d’animation dans lequel des fourmis géantes soulèvent des maisons.

Ce qui n’est pas interdit est autorisé, dit-on. Et pourtant, Louis ne se sentit pas le courage de continuer à avancer vers le chantier, vers ces hommes casqués et bottés, avec leur contrat de travail, leur hiérarchie, leurs horaires, leurs salaires, leur vocabulaire professionnel, comment leur dire je vis par là depuis 6 mois dans une cabane pour écrire mon premier roman, et j’ai besoin de passer par ce chemin que vous êtes en train de détruire ?

Il s’enfonça dans les roseaux pour se cacher, observer et réfléchir. Le chantier était gigantesque. On ne construisait pas là une nouvelle bretelle. On déchirait la terre sur une largeur immense. La taille, à vue de nez, d’une Autoroute. On avait déjà arraché les quelques amandiers autrefois cultivés ici et qui survivaient difficilement à la désertion des hommes.

Jusqu’à présent Louis pouvait sortir de son territoire en passant par la route secondaire, au bout du chemin, vers le Sud. Il pouvait ainsi accéder au village, au restant de l’humanité dont il faisait partie, qui en aurait douté ?

Mais traverser une Autoroute à pied est impossible. Elles sont toujours bordées de hautes barrières de grillage, électrifiées sous haute tension depuis quelques années déjà pour empêcher les bêtes sauvages de provoquer des accidents en se faisant écraser. Sans doute aussi pour éviter que des petits malins y pénètrent ou en sortent sans payer. Ou à cause de l’hystérie paranoïaque antiterroriste ? Dissuasion redoutablement efficace : Louis avait parfois senti l’odeur sans équivoque de chair grillée de quelque rongeur téméraire.

Louis eut encore envie de rire. Sa situation était vraiment comique. Il continua à réfléchir. Désormais, il était certain que personne ne viendrait le déranger. Il était le maître et le prisonnier pour le restant de ses jours d’un territoire de quelques hectares, bientôt totalement encerclé par les Autoroutes, leurs échangeurs, leurs bretelles, leurs barrières de sécurité mortelles.

Un territoire sans nom, sans intérêt pour personne, même s’il était peuplé de quelques lapins et autres mulots, même si on y trouvait de la bonne terre, des arbres, un ruisseau, de la salade sauvage, des champignons et des mûres délicieuses en été.