Attila

1

Attila entre en 6ème. Il porte sur son dos un magnifique cartable rouge tout neuf et aussi volumineux que ceux des autres élèves, comme si les enfants partaient chaque matin en voyage pour une semaine. Il n’est même pas intimidé, paniqué, apeuré, ses yeux se perdent au loin, plus rêveurs que tristes, sa démarche fait penser à un somnambule inaccessible au brouhaha de la rentrée. C’est un rouquin. Ce genre d’enfant devrait être malicieux, on imagine les taches de rousseur, le nez retroussé, les genoux écorchés, les cheveux en bataille, le teint rougi par la course, le vent, les flaques d’eau, la fraîcheur du matin. Mais Attila est bien peigné, pâle, calme, absent, un peu étranger.

Les adultes croient que les enfants sont transparents. Ils les pensent naïfs donc incapables de dissimulation. On a du mal à croire ce que nous montrent les reportages télévisés : leur ville a été bombardée, leur famille décimée, et ils jouent tranquillement aux billes, se poursuivent en riant. Ce n’est pas qu’ils oublient, ou qu’ils font semblant, c’est seulement que la vie est bien plus intéressante que le malheur.

On ne connaît pas mieux les enfants que les adultes, on ne connaît d’ailleurs peut-être personne, si on ne gratte pas l’écorce avec patience, longuement. On ne sait pas lire le secret tapi au fond des yeux des gens. Les yeux d’Attila sont vairons, l’un est vert l’autre marron, et cette bizarrerie de la nature renforce le mystère de son regard.

L’été dernier il a été en stage. Avec une vingtaine d’enfants et d’adolescents il a fait de la musique, de la peinture et de la danse, quelque part dans le Lubéron. Il a ri, joué, appris quelques bribes d’art comme les autres, et à la fin du stage, comme l’animateur de l’atelier d’arts plastiques rentrait en voiture près de chez lui, il lui a proposé de le ramener. Dans le coffre de la Peugeot 304 break, il y a le berimbau que Attila a fabriqué et décoré pendant le stage : une branche de noisetier d’un mètre cinquante, du fil de fer et une boite de 5 kg de haricots verts en guise de résonateur, repeinte en arc en ciel et solidement fixée avec de la ficelle à la branche courbée en forme d’arc par la tension du fil de fer. Sans oublier la baguette en bois de micocoulier qui sert à frapper en rythme d’une main sur le fil de fer pendant que l’autre main module la hauteur et le timbre en tenant une pièce de monnaie. Lutherie tiers-mondiste, arts plastiques et musique réunis dans un objet. Ce n’est pas une réussite sur le plan sonore, mais la décoration très colorée en fait un bel objet qui finira accroché au mur de la chambre d’Attila.

En route ils ont peu parlé, à cause de la fatigue sans doute, peut-être aussi était-ce le besoin de laisser les souvenirs, sons, images, émotions, se ranger dans leurs cases, un à un, dans le calme enfin retrouvé après cette semaine bien remplie. Marc a facilement compris que le père d’Attila a disparu sans laisser d’adresse, les mots trébuchent, on ne sait pas si l’enfant veut en parler, ou s’il y a du secret là dessous, les réponses aux questions sont évasives, il partait le Samedi, rentrait tard la nuit, changeait souvent de chaussures, un jour il est revenu dans une Mercedes toute neuve, il a dit qu’elle était à lui. Maman n’en parle plus jamais, j’ai eu un nouveau papa très vieux et très propre en costume gris foncé avec des taches marron sur le dos des mains et de gros sourcils blancs qui est parti aussi, en ce moment elle fait un stage comme moi.

– Un stage de musique ?

– Je sais pas, je crois pas, un stage avec des gens comme elle.

– Comme elle ?

… Silence de Attila. Il n’a reparlé que pour expliquer la route, il ne faut pas le ramener chez lui mais là ou sa mère était en stage, un ancien domaine viticole avec bois de pins, grille d’entrée fermée, interphone et allée de gravier bordée de buis taillés au carré.

– Laisse moi là, ça ira, merci, au revoir.

Attila n’a pas retrouvé sa maman ce jour là. Personne n’a répondu dans l’interphone quand il a sonné, et un policier est aussitôt venu le chercher à la grille, il l’a conduit sans rien lui dire dans une grande pièce pleine de livres où une dame très élégante lui a expliqué qu’il ne verrait pas sa maman aujourd’hui.

C’est seulement le lendemain que Marc est tombé par hasard sur un article dans La Provence qui traînait au café du village. Une femme a été trouvée assassinée au bord de la route, à trois kilomètres du domaine des Gabians. Le journaliste n’a pas évité l’horrible cliché : “ …une jeune femme lardée de trente coups de couteau“. Marthe, l’animatrice de l’atelier danse, venait de l’appeler pour lui annoncer que la mère de Attila était morte dans des circonstances dramatiques, j’en sais pas plus… Tu sais, ce gamin qui chantait à tue tête et qui dessinait un peu bizarrement, mais au fait, c’est pas toi qui l’as ramené chez lui ?

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Marc est peintre. Il nous a montré une peinture de lui. C’est un peu triste parce qu’il n’y a pas beaucoup de couleurs et c’est tout petit, dans un coin du tableau. Je l’aime bien quand même. Il ne rit jamais, et un jour il m’a demandé si j’étais heureux d’être là. J’ai l’habitude des adultes tristes qui me demandent ça. Moi j’ai mis plein de couleurs pour la joie sur mon berimbau et il m’a dit que c’était un berimbau-arc en ciel. Marthe, la prof de musique nous a demandé de chanter quelque chose tout seul. Personne ne voulait. Alors j’ai crié très fort en sautant en l’air, comme maman et papa un soir de fête. Ils avaient bu beaucoup de vin et étaient très heureux. Tout le monde a ri, même Marthe !

2

Ingrid, la maman d’Attila, s’appelle en réalité Jeannine. Mais un prénom à consonance nordique est bien plus approprié à son travail. Ou plutôt à son rêve de travail. Parce que pour l’instant, elle cherche. Elle se voit Chargée de Production, Attachée de Direction, Public Relation, alors qu’elle ne fait que se payer des stages de plus en plus cher, avec des gens “comme elle“. Le dernier en date était un séminaire, appellation bien plus chic que stage, sur la Gestalt.

Jeannine a toujours pensé que la vie serait ce qu’elle voudrait qu’elle soit. Un optimisme furieux. Une curiosité insatiable. Une infinité de rêves pour rester vivante. Une grande force, aussi. Le club théâtre de la MJC pour tenter de s’évader. Le spectacle de fin d’année – La mouette de Tchékhov – devant ses copines et ses parents dont les applaudissements frénétiques ont allumé une nouvelle lueur dans ses yeux. Personne ne lui a dit qu’elle avait du talent, seulement qu’elle était belle, ce qui était suffisant pour la convaincre de quitter le village de Creuse où son père tenait la boucherie charcuterie, pour “monter“ à Paris, pleine d’envies et d’incertitude. Elle ne se trouvait pas belle, ni moche d’ailleurs, elle ne savait pas, tout simplement. Comme beaucoup de personnes, elle pouvait soudainement laisser mourir son visage, éteindre son regard et elle devenait alors repoussante, malgré le dessin parfait de ses lèvres et l’exotisme troublant de ses pommettes eurasiennes. Mais si elle le voulait, de l’électricité magique circulait soudain à toute vitesse dans son corps, des pieds à la racine de ses cheveux roux, chacune de ses cellules semblait entrer en mouvement, s’éclairer, et il devenait alors difficile de regarder ailleurs.

Elle avait eu son bac de justesse, en poche l’argent économisé après un été passé à ramasser des fraises, des abricots et des pommes. Une copine de lycée partie un an plus tôt lui proposait une co-location, des “plans“ pour des petits boulots, et on verrait venir. Après un mois d’émerveillement vint le temps des découvertes : le prix du café ou du cinéma n’avait rien à voir avec ce qu’elle avait connu dans la Creuse et surtout, elle était devenue transparente et inutile aux yeux de tous ces gens qui couraient sans jamais s’arrêter avec un air important. Commença la période de déprime à regarder le plafond d’une chambre de bonne, ou son maquillage raté dans le miroir de la salle de bain minuscule, ou à se demander en les soupesant de ses mains si ses seins étaient trop petits.

C’est alors que Charles est apparu. Il avait tout compris, allait sauver Jeannine. Il travaillait dans le cinéma, disait-il. Il trouvait son visage très intéressant, remarquable, même, vraiment ! Il allait la présenter à un réalisateur qui cherchait de nouvelles têtes. En attendant, elle devait s’inscrire à un cours de théâtre, lire beaucoup, changer de coupe de cheveux, s’habiller avec un peu plus de recherche, il paierait tout, pas de problème, il suffisait de coucher avec lui, puis avec un ami qui venait d’avoir le cœur brisé par une vraie salope et qui avait dit à Charles qu’il trouvait lui aussi Ingrid extraordinaire. Elle a du chien, cette fille ! Charles répondait à ses timides protestations qu’on n’était plus en province au moyen age, qu’on était à Paris, qu’il fallait être libéré, moderne… Quand elle a compris qu’elle s’embarquait dans une histoire banalement sordide, elle était enceinte de Attila.

Charles continuait à lui présenter des amis malheureux amateurs de chair fraîche, à lui expliquer ce qu’elle devait faire pour trouver enfin sa route. Après le cinéma, – inutile de rêver, ce milieu est pourri ! – Jeannine a cru à d’autre fables, plus merveilleuses les unes que les autres. Elles avaient en commun cette idée répandue qu’il suffit de trouver une astuce, une combine, un truc, être plus malin que les autres, pour s’en sortir, réussir, verbe employé intransitivement, sans objet défini. Comme s’il y avait des portes dérobées pour entrer dans la vie, un secret qu’il suffirait de découvrir pour ne pas devoir, comme tous les imbéciles, perdre son temps à faire des études compliquées et ennuyeuses, se conformer à l’ordre petit bourgeois et à sa morale castratrice, faire carrière dans les PTT, l’éducation nationale, pourquoi pas comptable ou infirmière, quelle horreur !

Les amis à consoler étaient de plus en plus lourds, rustiques, expéditifs et nombreux. Quand elle a compris qu’elle ne pourrait plus cacher son ventre qui commençait à s’arrondir, sans la moindre idée de l’identité du géniteur, Jeannine s’est enfuie vers le sud, vers le soleil où, comme dit la chanson, la misère est peut-être moins pénible…

3

Avignon, la Provence de la lavande et des cigales, le Festival, la Culture, des cinémas, des théâtres, des compagnies de création, des radios associatives, des groupes de musique…

Une autre copine rencontrée au cours de théâtre à Paris l’héberge provisoirement et lui fait découvrir qu’il y a par là beaucoup de “gens intéressants“, certains retapant des maisons délabrées dans les villages environnants pour les revendre ensuite à de riches Allemands en quête d’authenticité. D’autres du genre des amis de Charles, pleins d’idées originales, toutes sortes de thérapeutes aux noms exotiques, d’artistes branchés, de créateurs mystérieux, de gourous extatiques, de dealers cools, innocents et inoffensifs tant qu’ils restent sans grande envergure.

Elle a rencontré Vivian au bal du 14 Juillet, sous les platanes, comme au bon vieux temps de son trou perdu dans la Creuse. Plutôt petit et nerveux, en pantalon de cuir noir et santiags aux pieds, le cheveu noir et court, les joues creuses, le teint cireux, seul son regard brûlant, comme enfiévré, le rend presque séduisant malgré son physique de pauvre. Comme elle regardait avec intérêt la console de la sono, il l’a baratinée, invitée à boire un verre, emballée vite fait. Il connaissait les musiciens, se disait leur “agent“. Il vivait dans un mas entouré de pins parasol, sous-louait deux pièces à Bernard, le batteur du groupe. Le vendredi il y avait répétition dans l’ancienne cave à vin. De sa chambre, malgré les murs épais, elle entendait les basses, cœur battant de la musique.

C’est là qu’est né Attila, 4 mois plus tard. Vivian n’avait pas eu le courage de la mettre dehors quand il a compris qu’elle était enceinte, il a même accepté de laisser croire à Attila qu’il était son père. La maison était grande, et Jeannine s’est vite rendue utile, entre le ménage, la cuisine, les courses au village, quelques câlins, quand même…

Vivian est un escroc. Petit, mais pugnace et volontaire. Il vivote dans son mas avec cette fausse famille, ce faux métier, ce faux standing de vie maintenu à force de bricolages et réparations en échange des loyers impayés, mais il rêve, cherche cette faille, cette astuce, ce bon plan qui va, parce qu’il sera plus malin que les autres, le propulser dans la cour des grands, tout en ignorant ce que mesure cette grandeur, et à quoi on joue dans cette cour. Et dans son rêve, il entraîne Jeannine. Elle continue donc à courir après des stages, empile des projets, elle a même essayé de chanter dans le groupe de Bernard, mais il a réussi à lui expliquer gentiment que finalement, ils n’avaient pas vraiment besoin d’une chanteuse…

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Maman me demande souvent si je suis heureux. Je lui réponds oui. Pour lui faire plaisir. Un jour elle discute longtemps avec Vivian, j’entends leurs voix qui crient un peu et après elle me demande si je suis heureux quand même. Je dis toujours oui. Je suis content quand la première cigale commence à crisser le matin. J’aime bien quand je suis sur mon vélo qui roule tout seul sur le chemin devant le mas, et que le vent siffle à mes oreilles. Parfois en remontant la pente je crie très fort et comme ça je suis très fort. Un matin papa Vivian m’a rapporté une cigale verte toute froissée et molle et on l’a posée sur un morceau d’arbre mort au soleil et on l’a regardée devenir dure et noire, et maman a fait une photo.

4

La dame très élégante travaille pour la police. Elle est psychologue. Elle doit imaginer quelle vie a mené cet enfant étonnant et silencieux. Attila a tout de suite compris qu’il ne reverrait pas sa mère. Il attend tranquillement qu’on le lui dise avec des mots, mais dans son cœur, il sait déjà. Quand il vivait au mas avec Vivian, il avait la télé dans sa chambre, il voyait bien que ce drôle de père ressemblait beaucoup aux méchants des séries policières, et que sa maman n’était pas du tout comme les vraies mamans lisses et souriantes des programmes pour adolescents.

Attila et madame, c’est comme ça qu’il l’appelle dans sa tête car elle ne lui a pas donné son nom, sont assis sur un canapé disposé bizarrement dans un angle de cette bibliothèque cossue. Madame est élégante, en robe bleue et chaussures brillantes à talons, elle croise ses belles jambes comme on l’apprend aux jeunes filles de bonne famille, elle est un peu de biais, dans un coin du canapé. Attila, le plus loin possible, le dos droit, les jambes parallèles, ne touche pas le sol avec ses pieds. Il a posé son berimbau près de la porte, de l’autre coté de cette pièce immense, et il le regarde de temps en temps, c’est comme s’il retournait là haut, dans le Luberon, il était tellement simple et agréable de frapper en rythme sur le fil de fer avec les autres enfants…

Silence. Deux personnes sont face à face, seules, pour un échange très important. Leurs deux cerveaux fonctionnent à plein régime, mais de manières radicalement différentes. Madame pense avec des mots, des informations, des questions. Tout est professionnel dans son comportement. Elle a déjà un schéma dans la tête, son travail consiste à remplir les cases.

Attila, lui, flotte librement dans cette pièce inconnue. Il est au cœur d’un film, d’un album de photos, et, qu’il ferme les yeux ou qu’il les ouvre, sa tête est pleine d’images qui défilent sans raison, il ne peut pas les arrêter, les ordonner. Il ne le cherche pas, d’ailleurs.

Intelligence du silence. Si madame avait insisté, supplié Attila de raconter sa vie, même avec ses plus beaux sourires, elle n’aurait rien obtenu. De  même si elle avait cherché à lui faire suivre un fil cohérent. Elle parle doucement, avec de longues interruptions, ne paraît pas pressée. Elle parle de sa voiture qui fait un drôle de bruit, et qu’il va falloir amener au garagiste, des arbres dans le jardin qui ont souffert de la sécheresse et elle dit leur nom, de la lune dont la lumière met une ou deux secondes à nous parvenir, d’un hélicoptère qui tourne dans le ciel, peut-être y a-t-il quelque part un incendie, elle parle des vendanges, d’une pie qu’elle a un peu apprivoisée et qui s’est un jour posée sur son épaule, de la capoeira qui est en fait un art martial camouflé en danse accompagnée par le berimbau, ses mots viennent au hasard, comme un joueur de fléchettes qui se serait bandé les yeux. Et ça marche. Elle connaît bien son métier.

– Maman elle aime pas les vendanges. Moi non plus. Ça colle aux mains, ça sent mauvais. Mais il faut travailler pour manger. Un jour on devient riches, parce que maman le décide, et qu’elle est très intelligente, et très courageuse. Et moi je l’aide. Un jour, je suis grand et fort et je la protège.

Attila ne semble connaître ni le temps passé ni le futur. C’est qu’il y a autant de rêves que de souvenirs dans son album photo.

– Il faut faire très attention, parce qu’il y a des secrets. Et si on les dit, on perd l’avantage. Et aussi de bonne blagues, maman rigole beaucoup avec Vivian quand ils font une blague ! Mais après, maman pleure un peu et elle me prend dans ses bras, et me dit qu’il faut bien travailler à l’école pour devenir riche.

– Et quand on est riche ?

– Alors on n’a plus de problèmes.

La réponse est rapide, totalement abstraite, une pitoyable phrase d’adulte, comme on dirait tant qu’on a la santé…

Madame analyse, triture les informations qu’elle grappille tout en continuant la conversation, toujours aussi légère.

Elle sait qu’Ingrid s’appelle Jeannine. Elle a longuement regardé sa photo sur la carte d’identité rangée dans un dossier déjà consistant. La charcuterie familiale, Paris, Charles et ses amis “haut placés“, la fuite vers le midi…

Vivian occupe aussi une place importante dans ce drame. Elle connaît par cœur ces aventuriers qui se faufilent dans la vie grâce à des astuces dérisoires, qui croient peut être un peu à leurs bobards, ce type ne se pensait pas intelligent, talentueux ou courageux, il s’est seulement cru plus futé que les autres, tricher avec la vie est aussi amusant que tricher au jeu. Mentir peut devenir une forme d’art. Petit malin deviendra grand, croyait-il, mais les grands décident qui peut jouer avec eux, et qui doit rester à sa place. La porte est bien gardée, il y a des spécialistes chargés de la surveiller, ils peuvent éliminer proprement ceux qui insistent trop, et Vivian, une pierre attachée aux pieds, au fond de l’étang de l’or, subtile touche d’humour de la part des spécialistes, nourrit désormais les petits poissons. Les gros poissons les mangent aussitôt, sortent de l’étang et vont se faire dévorer par les plus gros en haute mer, c’est la vie, il y a peut-être un peu de Vivian dans la tranche de thon que madame a achetée et préparée avec des câpres hier soir.

Ce poisson a peut-être été pêché par un thonier appartenant au vieux monsieur charitable qui a recueilli la mère et son enfant après avoir fait expédier ce Vivian trop curieux qui avait sans doute trop parlé à Jeannine qu’il s’agissait maintenant de contrôler, si c’était encore possible, sinon … élimination “ de sécurité “ camouflée en crime sadique… l’enquête devient routinière, tellement prévisible, et Madame a du mal à s’y intéresser vraiment.

C’est Attila qui la préoccupe et la fascine. Un œil vert l’autre marron. Elle sait qu’il a compris pour sa mère, mais il n’en montre rien. Elle plonge dans ces yeux étranges, vastes comme l’océan infini. Brise légère, faible houle, soleil couchant. Elle doit inventer une histoire acceptable pour cet enfant dont le regard semble perdu tellement loin de ce salon cossu et des pauvres mots échangés parcimonieusement entre deux inconnus.

Et peu à peu, Madame se rend compte qu’elle ne travaille plus, elle range soigneusement ses outils, dérisoires concepts inopérants, elle sourit en se souvenant qu’elle vient de lire qu’en physique la résilience est la capacité d’un ressort comprimé à retrouver sa position de départ. Elle se souvient alors qu’elle s’appelait Martine quand elle avait 10 ans, qu’elle adorait sauter à la corde et que la vie est bien plus intéressante que le malheur.

Quelqu’un l’attend, là, tout de suite. Elle referme son dossier et demande à Attila ce qu’il sait des cigales.

5

Une cour de collège, la récré de 10 heures. Un enfant aux cheveux roux est au centre d’un cercle attentif. Il explique d’une voix posée qui force l’écoute et le respect pourquoi il a déclaré ce matin au professeur d’histoire qu’il avait plusieurs papas et une ancienne maman partis faire fortune en Amérique. C’était il y a longtemps, et il ne les reverra sans doute jamais parce que l’Amérique est bien trop loin et que c’est un pays immense. Sa nouvelle maman est une savante, elle a lu devant lui un livre de 1000 pages, elle a apprivoisé une pie qui se pose sur son épaule, et elle connaît les noms de tous les arbres du monde. Et elle sait même le secret de la capoeira qui a l’air d’une danse. Et certaines étoiles qu’on voit briller la nuit sont en réalité déjà mortes, parce qu’elles sont tellement loin que leur lumière met des milliards d’années à nous parvenir.

Et les mots de Attila le font grandir, le rendent lumineux, on est attiré par ses cheveux et ses yeux marrants, on veut jouer aux billes avec lui, courir avec lui dans les flaques, on espère qu’il dévoilera d’autres secrets, plus tard, demain, bientôt, la vie se déploie devant lui et ses yeux brillent comme un ciel d’été multicolore.