Le dictionnaire

J’étais parti seul, abandonnant le groupe. C’est un acte répréhensible bien sur, mais une envie pressante m’avait dirigé vers un bouquet d’arbres puis sur un petit chemin serpentant à flanc de coteau parmi les fougères. Je savais que je pourrais sans problème retrouver les marcheurs bénévoles, sans modifier mon programme GPS, j’ai un bon sens de l’orientation.

Une construction en bois, un cube surmonté d’un triangle, vestige du temps où les gens devaient se loger individuellement, m’attendait dans un virage, souriant de ses deux petites fenêtres, coquette, bien entretenue par le service des antiquités, totalement anachronique. De ce fait elle n’avait visiblement pas été visitée depuis une éternité.

La porte était entr’ouverte. Toutes mes balises de sécurité étaient connectées, je ne risquais donc rien en pénétrant dans ce décor de conte de fées pour l’enfant que je rêve parfois d’être encore.

Une table en bois, deux chaises, des odeurs inconnues, le silence. Dans un coin, un coffre en bois. Curieux comme une pie, j’ai soulevé le couvercle qui s’est laissé faire dans un étrange grincement d’approbation. Parmi un bric-à-brac d’objets volumineux et grossiers en métal, en bois ou en tissu dont je n’arrivais pas à imaginer la signification, il y avait un livre. Énorme. Au moins 20 cm de hauteur et 5 d’épaisseur !

Je n’en avais jamais vu en vrai, mais je sais ce qu’est un livre. Mon programme éducatif audiovisuel y consacre trois minutes, ce qui est largement suffisant pour se faire une idée. Le petit logiciel « culture générale » intégré dans mes lobes frontaux m’en a même lu des passages, on y raconte des histoires, comme celle ci : un type vole un pain (de la nourriture) et se retrouve au bagne, (comme une cage, je suppose) s’échappe et devient très puissant et respecté, puis pour une raison incompréhensible, il va se dénoncer à la police. (Des humains qui autrefois remplissaient la même fonction que l’O.C. – l’Ordinateurs Central) C’était plutôt invraisemblable et un peu ennuyeux, même en accéléré.

Je sais que cet objet n’a aucune valeur, aucun intérêt, aucune utilité. Par ailleurs il n’est pas de nature privée puisqu’il se trouve dans un lieu public. Mes systèmes de contrôle anti délinquance ne devraient donc pas se mettre à clignoter si je l’emporte ?

Je l’ai quand même caché dans la housse de mon écran portatif, je n’avais pas envie de me faire remarquer avec cet objet incongru.

Le groupe des marcheurs volontaires, que j’ai rejoint, un lacet du sentier plus bas, n’avait même pas remarqué mon absence passagère, occupés qu’ils étaient à assimiler silencieusement les explications du programme officiel « Découverte de la Nature en deux heures. »

J’ai montré le livre dès le lendemain matin à mon ami Zoube. Il possède un appareil qui peut les lire. C’est un très vieil appareil, comme on n’en produit plus depuis bien longtemps. Zoube est collectionneur d’antiquités, c’est plutôt mal vu mais ce n’est pas interdit. Il exhibe fièrement sur une grande étagère des trucs invraisemblables dont il peut, sans lire les étiquettes, dire le nom et l’utilité, comme stylo, violon, carte routière, téléphone, couteau…

Il a introduit le livre dans sa machine et on a bien rigolé parce qu’on ne savait pas dans quel sens il fallait le présenter ! La machine, pourtant déjà ancienne, était bien conçue et a su régler automatiquement ce problème. Il a branché un vieil haut-parleur, pour qu’on entende le son par les oreilles, comme ça se faisait certainement au temps où ce livre a été fabriqué. La nostalgie n’est pas un délit bien grave tant qu’elle n’entrave pas le cours normal de la vie.

Et alors là, mes amis, un truc incroyable ! Déjà, le titre, totalement incompréhensible : « DICTIONNAIRE ». Ça ne raconte pas d’histoire, c’est sans queue ni tête, comme une liste de courses sans logique avec une grande proportion de mots disparus que ce livre prétend expliquer : un livre de mots ! Sans aucune indication de prix ! Je sais que l’O.C a supprimé un certain nombre de mots inutiles ou nuisibles. Question de bon sens : pour qu’il fonctionne correctement et puisse nous programmer de façon optimale, il convient que nous utilisions tous les mêmes mots et en quantité raisonnable.

Ce livre regorge de mots inconnus. On pourrait penser que leur définition permettrait de comprendre leur signification, la réalité de ce qu’ils désignent, leur utilité ? Grave erreur : des mots ne peuvent pas rendre réel quelque chose qui n’existe pas !

C’était une période d’inactivité, pour cause de surproduction d’ondes électromagnétiques. Ça arrivait de temps en temps, c’était un signe de bonne santé économique et avait des effets plutôt amusants, comme l’irruption dans ta tête des préoccupations gynécologiques de la voisine ou la liste des produits utilisés et le programme d ‘activités de la journée du restaurateur général. Amusant ou dangereux, il vaut toujours mieux prévenir que guérir, et prescrire un peu de vide à tout le monde !

Bref, Zoube et moi n’avions rien d’autre à faire en cet après midi du jour 121050.

Zoube est un drôle de type. Agent générateur de classe 2 comme moi, il produit suffisamment d’ondes pour ne manquer de rien, et comme il est très efficace, son temps productif est assez court. Son temps de consommation l’est également parce qu’il s’intéresse peu à la mode vestimentaire, n’aime pas les nouveaux jeux odorants en 4 D, et il satisfait ses besoins alimentaires et sexuels de manière assez frugale.

Ce que j’ai du mal à comprendre, c’est qu’il ne semble pas souffrir de cette surabondance de temps vide.

Mais le plus extraordinaire, c’est que le fait même qu’il souffre d’un grave défaut, considéré comme une tare menant inéluctablement à la délinquance, me le rend sympathique, comme si je ne voyais pas le danger. Je n’arrive pas à m’écarter de lui, je reviens le voir, j’inspecte son étagère, je l’écoute m’expliquer tel ou tel objet, il emploie avec délectation des mots inconnus et je l’écoute sans me lasser.

Ce défaut, qui pourrait lui attirer de sérieux ennuis et qui paradoxalement me fascine, c’est la curiosité. Il pose des questions, il cherche, il pense dans sa tête, comme s’il avait la capacité de déconnecter ses programmes personnels pourtant bien implantés sous la peau de son large front, et peut-être, c’est un sacré bricoleur, de réinitialiser à son gré le compteur de questions que chacun de nous est autorisé à poser librement en une journée.

Alors il m’a proposé de demander à la machine de nous lire un mot et son explication au hasard, puis un autre, et surtout, bien sur, ceux que nous ne connaissons pas.

C’est à cette occasion que j’ai découvert que Zoube sait presque lire. En tout cas il m’a expliqué que l’ordre dans lequel sont rangés les mots dans ce livre est celui des lettres qui servaient à écrire et que la première de la liste est le A. Qui lui a appris tout ça ? Zoube pose beaucoup de questions mais répond rarement à celles qu’on lui pose. Encore un grave défaut : mon ami se complait dans la recherche et l’illusion du secret comme s’il était possible de cacher quoi que ce soit à l’O.C.

On a passé des heures, une après midi entière, à écouter la machine à lire. Zoube n’est pas si intelligent que je le croyais. Il ne comprend pas tout. Par exemple, il ne trouve pas plus que moi d’explication au fait que certains mots ont dans ce livre plusieurs définitions ?

Aujourd’hui, grâce à l’élimination systématique des termes imprécis, un mot désigne une seule chose, et ainsi tout le monde se comprend, même s’il s’agit d’un mot compliqué et presque inusité comme « nature ». Ma randonnée avec les marcheurs volontaires a vite comblé mes lacunes : nature = minéral (terre, couleur marron) végétal  (plante, couleur verte) animal  (lapin, couleur blanche). J’ai tout enregistré dans ma mémoire personnelle.

Dans le livre, pour ce même mot, les choses sont rendues bien plus compliquées, avec une infinité d’exemples totalement incohérents : La beauté de la nature, la nature humaine, un yaourt « nature » (c’est un aliment), une nature morte (une image d’aliments anciens réalisée manuellement sur du tissu), une seconde nature, préserver la nature, un portrait grandeur nature, des produits de toute nature…

Ou « culture », encore plus compliqué, et heureusement supprimé de notre vocabulaire : on cultivait des produits pour l’alimentation, on pouvait ainsi parler de la culture des carottes ou des navets, racines comestibles pour nos ancêtres, mais le même mot désignait aussi l’instruction, le savoir, ou les habitudes d’un groupe humain, comment donc les gens pouvaient-ils se comprendre   autrefois ?

Et que faire d’un mot comme « amour » qui désignait autrefois le sexe, comme aujourd’hui, mais aussi l’attirance mentale pour une personne de sexe opposé, ou parfois du même sexe ? On pouvait parler de l’amour de la musique, de l’amour maternel, de l’amour de  Dieu (Zoube et moi avons très vite renoncé à comprendre le sens de ce mot inconnu), de chagrin d’amour… C’était même le nom d’un grand fleuve d’Orient !

À l’issue de cette ahurissante excursion dans le passé, nous hésitons entre deux explications à toute cette confusion.

La première : Il est vraisemblable que nos ancêtres, tout fiers d’avoir découvert le langage et l’écriture, leurs nouveaux jouets, acceptaient de perdre du temps à manipuler des mots et des idées, interminablement. C’est que le temps n’avait pas la même valeur qu’aujourd’hui. Peut-être même y trouvaient-ils du plaisir – à moins que ce ne soit devenu une sorte d’addiction – au lieu de produire-et-consommer simplement comme nous.

Ils inventaient et brassaient des mots totalement incompréhensibles, imprécis, inutiles et nuisibles, ce qui a sans doute accéléré leur ruine et leur disparition, comme philosophie, liberté-égalité-fraternité, morale, dignité, démocratie, pudeur, société, intimité, socialisme, bonheur, justice, poésie, respect …

Ou alors ils compliquaient des mots simples, comme « histoire » : pour nous une histoire est un petit récit avec une fin heureuse que les machines instillent à 20h 45 aux enfants pour qu’ils s’endorment plus vite. D’après ce livre, l’Histoire (du temps passé, sur lequel on ne peut donc plus agir !) était une préoccupation importante, un sujet infini de discussions et de polémiques, de radotages incessants, de fréquentes réécritures, une matière enseignée par des professeurs spécialisés. Des savants y consacraient toute leur vie, en noircissaient des livres entiers !

Nous avons fait relire plusieurs fois par la machine les explications alambiquées, en mode extra-ralenti, mais ces mots sont restés du charabia, du bruit inutile, un vent léger nous effleurant à peine. Ils nous ont même parfois, je l’avoue, un peu irrités, Zoube et moi !

La deuxième explication, selon nous : empêtrés dans leurs « principes moraux », (encore deux mots bien mystérieux !) nos ancêtres n’osaient pas nommer la vérité : Quand nous disons simplement esclave, tout le monde comprend, alors que nos ancêtres tournaient autour en disant déshérité, indigent, miséreux, défavorisé, pauvre, de-catégorie-modeste, prolétaire, ouvrier, sans abri, immigré, réfugié…

Même hypocrisie pour le mot mort, lui aussi disparu : Nous avons trouvé grâce à une recherche programmée par thème, une infinité de mots extravagants qui l’évoquaient, avec des nuances inutiles : on exécutait un condamné, on euthanasiait un malade incurable, on abattait un suspect, on supprimait un agent secret, on assassinait un innocent, on massacrait des prisonniers, on exterminait un peuple…

On expirait, périssait, rendait l’âme, décédait, succombait, mourait, s’éteignait, trépassait…

Quand je ne voudrai ou ne pourrai plus produire-et-consommer, l’O.C. me fera automatiquement et instantanément disparaître sans laisser la moindre trace. Même mon immatriculation numérique sera définitivement effacée. Le monde est simple.