L’amoureux

L’amour humain est exclusif : on ne peut aimer, paraît-il, qu’une personne à la fois. Aimer d’amour, s’entend. Pour l’amitié, on est plus libéral. Il est même bien vu d’avoir de nombreux amis. Un vieux proverbe russe dit qu’il vaut mieux avoir cent amis que cent roubles ! Mais l’amitié implique la réciprocité. Je ne peux pas dire que tu es mon ami(e) si tu ne dis pas toi aussi que tu l’es. 

Alors que je peux être amoureux d’une femme merveilleuse, idéale, sans qu’elle le sache. Elle ignore que je rêve d’elle toutes les nuits, que ne n’ose pas l’aborder. Cette passion me dévore et en même temps me donne une raison de vivre, tout ça est très banal et c’est une des formes de la folie humaine. La littérature, la poésie, toutes les formes d’art s’en nourrissent depuis des lustres. Mais dans sa cohérence absurde, bel oxymore, cet amour doit rester exclusif. Je ne peux pas passer mes nuits à rêver de plusieurs femmes à la fois, ou alors c’est un vulgaire fantasme érotique.

Je suis amoureux de plusieurs arbres. Ce n’est pas réciproque, semble-t-il, ça peut donc paraître de la folie, mais qui n’a pas son petit grain ? Et celui-ci n’a absolument rien de dangereux.

Le pin d’Alep

Je suis devant le pin d’Alep. Ennobli par la particule, son nom déjà me fait voyager. Je suis en Syrie ravagée par la guerre, mais c’est seulement par l’imagination, et je souffre de l’impuissance des habitants des pays riches et en paix qui regardent la souffrance à la télé en buvant l’apéritif.

J’ai vu grandir cet enfant et je suis fier de l’avoir planté tout petit. Sur la terre sèche, argileuse et calcaire du terrain que j’ai entrepris de repeupler, les résineux sont les seuls arbres qui poussent rapidement et sans exiger d’arrosage. Je l’avais recueilli en hiver, il était abandonné entre deux souches de vigne. Les viticulteurs ne descendent plus de leur tracteur, n’ont plus de pioche à portée de main pour arracher les pousses qui se faufilent dans l’alignement entre deux pieds de vigne hors de portée des charrues. Il avait plu abondamment, je n’ai eu qu’à l’attirer délicatement à moi. Il est sorti de terre sans résistance, avec toute sa longue racine dite racine pivot, celle qui descend verticalement tout droit vers la fraîcheur humide, loin de la croûte desséchée de la surface.

La couleur vert foncé de ses cheveux était signe de bonne santé, les caresser me chatouillait un peu la paume de la main, et on voyait déjà le bouton rose en haut de la branche centrale prêt à se dresser de plaisir, grandir, donner de nouvelles aiguilles vertes, cinq centimètres la première année, puis dix, puis trente, peut-être quarante dans cinq ans ?

Je ne l’ai pas laissé longtemps nu et fragile dans le vent du nord. Réchauffé dans la petite chambre que je lui avais préparée, garnie de terreau, il a patiemment attendu le printemps et a chaque année tenu les promesses de ses boutons roses, il mesure aujourd’hui vingt mètres. 

L’impatience est incompatible avec l’amour des arbres. Il faut des décennies pour un arbre, des siècles pour une forêt. Une idylle humaine peut naître en cinq minutes, et disparaître en quelques jours, alors qu’il serait ridicule de tomber amoureux d’une noisette, il vaut mieux la manger. Il faut savoir attendre sans compter les saisons, les années.

Mon pin ne me demande rien d’autre que de le regarder. Surtout au coucher du soleil, quand les derniers rayons orangés transforment la couleur verte de ses cheveux et lui donnent un aspect beaucoup plus joyeux. Je me permets parfois de le débarrasser des petites branches mortes, petites écailles de peau séchée, ongles trop longs, coiffure à revoir.

Il n’a connu qu’un seul souci de santé sérieux, quand les chenilles processionnaires ont tenté de dégrader sa belle allure. J’ai dû grimper dans ses branches hautes, couper les rameaux envahis par les nids, les brûler et vérifier que ces cancers étaient bien carbonisés. Elles ne sont jamais revenues.

Au mois d’août, il considère que les nouvelles pousses sont assez vigoureuses et les aiguilles commencent à se déployer autour de la nouvelle tige sortie du bouton rose de l’année. Il est alors temps pour lui de se débarrasser, en se secouant vigoureusement avec l’aide des bonnes bourrasques de Tramontane, des aiguilles inutiles devenues marron et qui jonchent le sol, empêchant l’herbe de pousser à ses pieds. Il révèle ainsi son égoïsme, mais après tout, ce désherbage systématique est peut-être la condition de sa survie ? 

Il ne donne pas de pignons comestibles pour les humains, mais un écureuil se régale en grignotant ses petites pignes. Il les décortique pour y trouver je ne sais quoi en s’asseyant sur une grosse pierre, tranquille, sans doute très tôt le matin ? 

Je prends son tronc dans mes bras. L’écorce est rugueuse, ce n’est pas une douce étreinte, plutôt une accolade rapide, mais dans cette embrassade vigoureuse il me donne sans compter toute son odeur, unique, riche, envoûtante. 

Le micocoulier

Si je m’éloigne du pin d’Alep pour aller vers un autre individu, ça ne lui fait ni chaud ni froid. C’est là un avantage considérable par rapport à l’amour humain. Pas de crise de jalousie. Cet autre objet de ma passion est un micocoulier. Même si on peut en trouver en Bretagne ou à Cadix, le micocoulier est un arbre du midi méditerranéen. Il supporte la canicule et la brûlure du soleil, mais il a besoin d’eau pour s’élever et se faire remarquer, comme celui qui a donné son nom à la maison de retraite. Il trône devant l’entrée, immense, protecteur. Son tronc est gris, sa peau relativement lisse, faisant irrésistiblement penser à la patte d’un éléphant. Beaucoup moins rugueux que le pin, je peux l’embrasser tendrement, mais mes bras ne sont pas assez longs pour en faire le tour.

Ses branches sont solides, peuvent fléchir un peu sans casser. Idéal pour y construire des cabanes. C’est un grand-père qui veille sur tous les âges de la vie. 

Il fournit aux enfants les micoucoules, ou micacoles, on ne sait pas très bien, l’occitan a traîné par là, ces petites boules vertes et dures qui serviront de munitions dans leurs sarbacanes. Devenues fruits, fin août, elles contiennent, entre l’énorme noyau et la peau immangeable quelques milligrammes de chair sucrée un peu fade, mais quand on a vraiment faim on ne chipote pas, pensent les oiseaux.

Il fournit aux paysans ses branches flexibles pour fabriquer des fourches. Il y a à St Hippolyte du Fort, dans le Gard, un champ dans lequel des générations d’agriculteurs ont cultivé, sur de vieilles souches coupées à ras du sol, des pousses de micocouliers en sélectionnant celles qui pourraient donner une fourche pour le foin. Ils coupaient les branches en trop, forçaient les quatre restantes à prendre la forme désirée avec des bouts de ficelle et des barres de bois, et attendaient tranquillement que la fourche leur soit donnée par la vieille souche, la terre, le soleil et la pluie.

Les vieux s’assoient sur le banc qu’on a installé sous son ombre devant la maison de retraite, et se racontent peut-être ces histoires de fourches, de sarbacanes et de cabanes aériennes. 

Mais au-delà de tous ces avantages, la raison de mon amour pour cet arbre est son nom. Micocoulier. Mais je préfère encore micoucoulier, pour en avoir plein la bouche.

Le cornouiller

L’amour peut prendre une multitude de formes. Celui que je ressens pour le cornouiller est moins immédiat, ce n’est pas comme quand on tombe en pâmoison devant ce que les vrais hommes appellent une belle plante : aucune majesté. Il est d’ailleurs considéré comme un arbuste. Il n’a pas de forme bien identifiable, ce qu’on appelle le port, comme le sapin ou le saule pleureur. Il s’adapte au sous-bois, se faufile humblement entre ses grands frères, là où on lui laisse un peu de place. Mon amour ne trouve pas sa source dans ce que mes sens me laissent percevoir de lui, mais dans ce que j’ai appris à travers la multitude d’articles écrits à son sujet. Ses secrets. Les légendes qui l’entourent. Il est l’arbre des sorciers au Pays basque. Son nom en français signifie que son bois est dur comme la corne. Les objets de précisions comme les pièces d’engrenage ou de tournage étaient fabriqués en cornouiller. 

Je l’aime comme on aime un livre, il permet de rêver, de partir loin, de retrouver les compagnons d’Ulysse qui furent changés en cochons après avoir bu une potion préparée par Circée à base de sève de cornouiller. Ou Romulus dont le javelot était en cornouiller devenu le cornouiller sacré sur le mont Palatin à Rome. 

Au début du mois de mars, quand tous les autres arbres résistent à l’envie d’ouvrir leurs bourgeons par peur du gel en cette fin d’hiver, lui, avant même l’amandier, offre ses minuscules fleurs jaunes rassemblées en grappe pour faire oublier leur petite taille. Intrépide, il donne la première touche de couleur dans le sous-bois hivernal grisâtre. Autrefois, sa floraison indiquait la période à partir de laquelle les servantes dans les fermes n’étaient plus tenues de ravauder, filer ou tricoter après le repas du soir. 

En août ou septembre selon les climats, il se couvre de fruits rouge foncé, les cornouilles. Il a fleuri en premier, et donne ses cornouilles en dernier. C’est un fruit immangeable tant qu’il n’est pas blet, mais dont on fait une excellente confiture.

Et on ne peut pas prononcer le nom de la cornouille qui suggère des rimes grivoises, vulgaires et amusantes, sans un petit sourire de connivence puérile.

Le jujubier

Cousin du cornouiller par la saveur de son nom, il le surpasse par la richesse de ses appellations, un peu comme les aristocrates qui collectionnent les particules et autres enluminures nominales. Son nom savant en latin est déjà bienamusant : Ziziphus. Jujubier prête aussi à sourire, c’est en tout cas un nom bien joyeux. Mais dans le Midi, comme on dirait nom de dieu ou pétard de bonsoir, on dit : « fan de chichourle ! » (fils de chichourle !) ce qui ne veut strictement rien dire, mais est déjà bien plus joli que « fan de puta ! » et nous emmène si on est curieux, à découvrir que la chichourle désigne en occitan le jujube. (non, pas LA jujube !) Et l’arbre le chichourlier. Mais ailleurs, on l’appelle gingeolier, dindoulier, guinourlier, sedra…

Au-delà du nom, le jujubier est un concurrent sérieux du cornouiller en matière de légendes plus étonnantes les unes que les autres. Ce n’est plus un arbre, c’est un beau livre trouvé au fond d’une malle poussiéreuse, un gros livre avec une couverture de vieux cuir élimé, papier jauni, pages froissées d’avoir tant et tant été lues. On apprend en le feuilletant qu’il vient de Chine où il est cultivé depuis plus de quatre mille ans, que le miel de jujube est aphrodisiaque, que le jujube a des vertus antioxydantes, antidiabétiques, laxatives, analgésiques, expectorantes, elle soulage la dépression, le stress et l’anxiété, soigne l’asthme, la bronchite, le diabète, la pharyngite, la gale…

On retrouve la mythologie grecque avec Ulysse et ses compagnons qui à l’invitation des lotophages ont goûté le lôtos, autre nom du jujube qui leur a fait oublier qui ils étaient, d’où ils venaient et l’envie d’y retourner. 

Une variété, « Ziziphus spina christi » aurait servi à confectionner la couronne d’épines du Christ. 

En fait si cet arbre est au cœur des légendes, traditions et mythes des cultures chinoises, arabes, juives, et chrétiennes c’est sans doute parce qu’il pousse et donne ses fruits là où aucun autre ne pourrait survivre.

Le platane

Je l’aime comme on aimait sa maîtresse à l’école, en sachant bien qu’on n’est pas le seul à rêver d’elle, c’est un personnage public. Ses genoux et l’échancrure de son corsage appartiennent à tous les élèves. D’ailleurs, elle ne sort jamais de l’école, elle ne vient pas chez nous boire un café. De même, voir un platane dans un jardin privé est rare. Cela paraîtrait incongru. Il offre son ombre à tout le monde, c’est une sorte de travailleur social. Il accepte qu’on le taille sévèrement pour l’empêcher de monter vers le ciel et pour qu’il s’étale généreusement et distribue son ombre sur la place du village. Il n’a aucun complexe, peu lui importe d’apparaître perclus de plaies et de bosses, il accepte toutes les tortures et se guérit sans faire d’histoire, s’adapte à nos caprices, on en a même vu accepter des accouplements incestueux, contre nature, par l’extrémité de leurs branches, créant ainsi à plusieurs un immense toit végétal sur la place où le pastis coule à flots à l’heure de l’apéro. On y accroche des guirlandes, on lui colle des affiches, parfois on les fixe avec des agrafes qui lui laissent des cicatrices peu à peu absorbées par sa peau étrange, entre éléphant et girafe.

Mais cet esclavage consenti ne supprime pas les gênes de sa noblesse ancienne. Un platane qu’on laisse pousser à sa guise sur un sol riche et humide devient un arbre puissant, un géant d’une grande élégance, offrant la sécurité de ses hautes branches aux hordes de corbeaux crieurs et querelleurs. Il fabrique au cours de l’été d’innombrables boules marron clair un peu piquantes que se lancent les enfants. En éclatant par terre ces boules libèrent leurs graines emportées par le vent d’automne, transformées en poussière sèche qui pique les yeux et fait tousser. Il faut bien que le platane fasse payer aux humains tout ce qu’ils lui ont fait subir !

Le sapin

Au bord de l’autoroute. Un sapin, ou ce qu’il en reste, présente aux vacanciers roulant au pas à cause des bouchons qui leurs laissent le temps d’admirer le paysage, ses moignons pitoyables. Est-ce la souffrance imaginée de l’arbre sous la torture ou la laideur de cette image de guerre qui m’ordonnent de témoigner ? Les branches basses se tendaient sans doute un peu trop vers le bitume, vers le trafic automobile ininterrompu ? Le jour, la nuit, les humains se bousculent, se hâtent dans le bruit et le CO2 qui nous réchauffe la planète, inexorablement. Rien ne doit entraver le flux. 

Les employés de l’autoroute ont fait leur travail, obéi à la consigne. Avec leurs machines puissantes, ils ont arraché sans pitié tout ce qui dépassait, selon des normes strictes et précises. Ils n’ont pas élagué proprement, en coupant les branches à quelques centimètres du tronc comme il se doit, ils n’en avaient pas le temps, le temps c’est de l’argent et l’élégance du sapin n’est pas un paramètre pris en compte par leur employeur, Monsieur Vinci. Pas Léonard, non, celui-ci n’a pas besoin de prénom pour tenir le tiroir-caisse et compter les dividendes qui pleuvent généreusement comme la manne céleste dans son escarcelle. 

Le frêne et le rouge-gorge

L’amour est exigeant. Il ne faut pas croire qu’il suffit de penser à l’être aimé, le regarder, le toucher, recenser les informations surprenantes et les légendes qui s’y attachent pour que cet amour s’épanouisse. Il faut être tourné vers l’avenir, savoir imaginer que cette pousse chétive perdue au milieu du champ abandonné deviendra un jour, quand on sera peut-être mort depuis longtemps, un frêne majestueux, un arbre précieux dont on fait les manches de pioche ou les arcs, et dont les feuilles peuvent remplacer l’herbe pour nourrir les lapins en été ou, en tisane, soigner toutes sortes de maladies.

À condition qu’il trouve suffisamment d’eau à portée de ses racines. Sa soif de vivre est telle qu’il pousse un peu partout, au hasard de la dispersion de ses graines emportées par le vent, même sur les sols les plus pauvres, argileux, calcaires, et secs. Je dois donc lui proposer un meilleur avenir, en le déterrant délicatement par temps humide en début d’hiver, et lui préparer un habitat plus propice au développement de ses racines.

Me voilà avec ma pioche à creuser la terre à l’endroit idéal, proche du ruisseau, parmi ses frères et ses cousins déjà adultes qui ont au fil des ans déposé sur le sol leurs feuilles mortes pour créer l’humus nourricier.

À distance prudente, un oiseau m’observe. Je le connais, c’est un rouge-gorge. Je sais même reconnaitre son chant, fait de trilles très aigus, inventifs, entrecoupés de silences qui lui permettent de renouveler son inspiration.

Mais là, il ne chante pas. Il est là pour moi, c’est clair. Il attend que je fasse une pause et que je m’éloigne un peu, pour venir chercher quelques vers ou larves de cigale dans le tas de terre fraîche et meuble que j’ai sortie du trou.

Il ne s’intéresse donc pas à ma personne : son comportement est identique à celui des arbres qui ne se sentent pas concernés par mon existence, alors que je veille pieusement sur eux. J’essaie maladroitement de siffler pour entrer en contact avec lui, mais il m’ignore totalement. C’est encore une relation à sens unique.

Je vais peut-être me passionner pour les oiseaux, apprendre leurs noms et les identifier au premier coup d’œil, observer leurs mœurs, étudier leurs chants et tenter peut-être de les transcrire en notes de musique humaine comme Olivier Messiaen.

Alors, après le rouge-gorge, je tomberai immanquablement amoureux de l’alouette, du rossignol, du coucou, du pinson, du faucon crécerellete, de la mésange charbonnière, l’amour est vaste !