Un jour

Jusqu’à présent, c’était un peu comme si je me préparais à vivre. En attendant. Avec variantes, bifurcations, portes de sorties, retours en arrière, “ceci n’est qu’un exercice“. C’est que je ne savais pas combien de temps m’était alloué. Le professeur Martin, à l’hôpital, a été très clair : 24 heures, pas une de plus, mais jusqu’à la dernière, et sans souffrance excessive. Ce toubib est comme cette histoire : improbable. D’habitude ces gens, même s’ils savent précisément ce qui nous attend, tournent autour du pot, envisagent le miracle, prennent des précautions, ménagent le client. Lui m’a clairement expliqué que la machine était complètement foutue, batterie à plat, plus d’huile, des tuyaux en train de se crever, de l’essence pour 24 heures très précisément. C’est vraiment un type très fort.

On est là, on ne sait pas très bien pourquoi. On perd du temps, on le gaspille, on reste immobile, les yeux fermés, on redouble sa 5ème, on s’endort en lisant Le Meilleur des Mondes, on se marie par conformisme, on essaie le judo, la guitare, ou le gauchisme, et ça pourrait durer longtemps comme ça… Ou pas : Un bus t’écrase sur le pas de ta porte, tu chopes une saloperie de maladie, tu disparais sans raison valable…

Les choses seraient bien plus claires si on savait, à défaut de pourquoi, combien de temps on va vivre, comme on sait l’horaire du train. Et terminus, tout le monde descend !

Maintenant, je sais. Il est 10 heures du matin. On peut très bien vivre 24 heures sans dormir. Autrefois, je dormais 8 heures par nuit. C’est donc, si je reste éveillé, comme si je disposais exactement d’un jour et demi. Oui, j’ai réellement calculé.

Le premier problème, c’est de choisir. Il aurait été plus juste qu’on m’annonce la nouvelle un jour plus tôt, pour que j’aie le temps de me préparer, de réfléchir à ce que je ferais. Mais alors, ce serait deux jours qu’il me resterait, pas un. La règle, c’est la règle.

Je pourrais aller voir les putes. Jubilation d’oser cette pensée honteuse, comme les maladies ou les parties ainsi qualifiées. J’ai refusé ça toute ma vie, par hygiène, esthétisme, moralisme, radinerie, appréhension, humanisme, que sais-je ? Mais je suis un homme, après tout. Et si le fantasme a survécu tout au long d’une honorable vie, il est temps de lui tordre le cou. Je cherche sur Internet le truc le plus cher, je veux au moins 3  femmes, une blonde, une noire, une asiatique, qui sachent des trucs bien salés, qui soient en même temps cultivées, pas vulgaires : 10h 30. Je vide mon compte en banque, 11h, je m’enferme avec elles dans un hôtel avec baignoire, musique et champagne, 12h, mais je sais bien que je vais finir par m’ennuyer, 15h, et les filles auront peur de ne pas mériter leur argent, et leur insistance professionnelle va me les faire détester, mépriser, 17h, et j’aurai honte de moi, vieux vicelard prétentieux, 19h, dormir de lassitude, et à la fin je vais leur claquer dans les bras, comme le président Félix Faure, à 10h le lendemain, ce n’est pas une bonne idée, pas à la hauteur.

Partir, monter dans un train, et au terminus en chercher un autre, aller à Pékin, en passant par Moscou, puis continuer, le Japon, Sakhaline, mais en 24 heures, tu n’arrives même pas à Moscou, il vaudrait mieux l’avion mais tous les aéroports se ressemblent, autant rester à Fréjorgues.

Téléphoner à tout mon carnet d’adresse et pourquoi pas à des inconnus pour dire poliment au revoir. Mais ils vont tous se lamenter, me pleurer dans l’écouteur, et je ne saurai que dire, m’excuser de la peine que je leur fais, m’échiner à leur expliquer que non, tout va bien, j’ai encore 23 heures, c’est ridicule et inutile.

Déjà 10h 30. Une demi-heure passée, perdue ? Réfléchir à ce que je ferai de ma vie de 23 Heures est pourtant légitime et nécessaire !!

Je suis sorti de chez moi en pantoufles. Des charentaises avachies pour qui j’éprouve une véritable tendresse. Et voilà ce qui a changé : savoir que demain je ne serai plus (j’allais écrire “ là “ !), me rend indifférent au regard des gens.

Je suis allé au jardin des plantes. Quel drôle de nom, comme s’il n’était pas évident qu’il y a des plantes dans un jardin ! Je trouve les gens insouciants : c’est qu’ils ne vont pas mourir demain, eux. Des étudiants assis sur un banc parlent avec animation de politique, quelques mots papillonnent autour d’eux et parviennent en vibrionnant à mes oreilles, OGM, intégration, intégrité, ou intégrisme, AGCS, mondialisation, OMC, marchandisation, FMI, il y a deux garçons et une fille, on voit tout de suite ce qui se joue là, au-delà de la sincérité de leurs convictions : de la séduction comme une routine, un jeu convenu. La fille donne  des miettes de son croissant aux moineaux hésitants, fébriles, j’ai envie de penser qu’elle ne joue pas le même jeu que les garçons, mais rien n’est moins sûr.

Le croissant m’a donné faim : on peut passer 24 heures sans dormir mais pas sans manger, ni boire, ou alors c’est trop douloureux.

11h. Trop tard pour me payer un pain aux raisins qui me couperait l’appétit, trop tôt pour entrer dans un restaurant. Et je ne peux pas imaginer manger au resto à cinqminutesde chez moi.

J’ai pris un bus pour Palavas. Le voyage dure une demi-heure. Rouler, voir défiler le paysage périurbain invite à la méditation. J’ai souvent rêvé que j’allais mourir, j’étais condamné à mort pour d’obscures raisons, je ressentais physiquement un sentiment de panique totale, c’était un cauchemar dont j’avais du mal à sortir indemne.

Assis dans ce bus presque vide, sur la première banquette derrière le chauffeur, je me sens parfaitement calme, sans la moindre angoisse. J’aurais pu mourir ce matin, après tout, sans avoir été prévenu. Ces 24 heures sont un peu miraculeuses. Seules deux personnes sont au courant, le toubib et moi. Comme la mort est simple : tu ne dois rien à personne, tu as tous les droits. La chambre peut être en désordre, la vaisselle pas faite, le boulot inachevé, qui te le reprochera ? Un mort est totalement irresponsable, sans amour-propre ni remords. Et de toute façon, il est trop tard. Il serait trop facile de pouvoir se racheter – quel vocabulaire, on s’était donc vendu ? – en cinqminutes, grâce au curé qui vient au pied du lit de mort et confesse l’agonisant, parfois même il fait semblant de ne pas voir qu’il est déjà mort, avec quelques formules magiques et un peu d’huile sur le front, il efface tout le mal, et hop, au paradis !

La vie est passée, on ne peut la réécrire. Les autres, de toute façon, ne peuvent pas comprendre, et peut-être toi non plus, d’ailleurs. Et personne n’est totalement mauvais, si c’est ça le problème.

Palavas les flots, 11h 45. Le problème est donc de passer 22 Heures. Le mieux possible. Mesurer le temps à l’aide de l’espace, ma vie en kilomètres, en voilà une idée : je m‘achète de la nourriture à emporter, et je marcherai le long de la mer jusqu’à demain 10 heures. Cette idée me plait parce qu’elle est totalement abstraite et simple. Pile ou face, face : J’irai donc vers l’Est.

J’ai la chance de mourir dans le sud début juin. Je n’ai qu’à m’acheter un pull marin pour la nuit, un bob pour le soleil, un sac pour emporter ce dont j’ai besoin pour toute ma vie. J’ai de plus en plus envie de rire : s’ils savaient ! C’est que j’ai l’air de partir en excursion, la caissière hésite à me le demander, ça se voit, elle n’a pas l’habitude de vendre des pulls en Juin. L’autobus m’a laissé rive gauche, je n’ai donc pas à traverser le canal, et je peux déjà, il est 12h 30, commencer à marcher sur la plage vers l’Est.

J’ai rangé mes pantoufles dans le sac, le sable chatouille agréablement la plante de mes pieds. J’ai souvent pensé, face à des décisions délicates, dans des situations difficiles, quand l’angoisse ou le stress me bouffaient la vie, qu’il fallait relativiser, que le seul vrai danger, c’est de mourir. Mais peut-on parler de danger pour désigner un événement programmé, inéluctable ? Par exemple, le danger que la nuit tombe, que l’hiver arrive, ou de vieillir. Le seul danger c’est l’incertitude quant à l’échéance, et donc d’être pris au dépourvu, en plein travail, ou en plein rêve. J’ai encore eu envie de rire en imaginant que la nuit tombe n’importe quand, sans qu’on sache… Savoir est apaisant, je découvre avec ravissement l’insouciance.

C’est un état merveilleux. Ainsi, j’ai acheté pour mon pique-nique ce dont j’avais vraiment envie, fougasse aux gratons, tomates bien mûres, yaourt à la fraise, cake anglais, jus de mangue, Chamonix-orange, sans penser à mon foie ou à ma ligne. Je peux marcher en tortillant du cul comme une vieille tante, chanter à tue tête trois-kilomètres-à-pied-ça-use-ça-use, danser éperdument pour les mouettes. Les gens se détournent, ils se demandent peut-être si c’est dangereux, un fou ? Je pense aux chinois qui sont capables de faire leur séance quotidienne de Taï-chi dans les jardins publics en ignorant totalement le regard des autres. Sans Dieu le père, sans anges ni sainte vierge ni paradis, les pieds et la tête entre ciel et terre, sont-ils plus proches de moi et mes 20 heures de vie ?

Je suis allé au bout d’une jetée, pour m’asseoir tranquillement et entamer mes gâteries face à la ligne d’horizon. Ici, on appelle ces jetées des épis, ce sont de gros rochers entassés pour empêcher les courants d’emporter le sable et les précieux touristes. Une famille de hollandais barbote bruyamment. Il y a beaucoup de vagues, les rochers abrupts sont couverts de moules coupantes, un gros papa bien rouge essaie de remonter sur la digue, les vagues le malmènent, il se blesse les doigts, on le sent épuisé. Curieusement il ne crie pas, il boit la tasse plusieurs fois, sa famille le regarde se démener avec fatalisme et incrédulité, dans une minute il va se noyer. Un long tuyau noir laissé là par la dernière tempête se trouvait près de moi, je l’ai pris machinalement, je l’ai tendu au type et je l’ai repêché. Tremblant de froid et de peur, il est aussitôt réintégré dans sa tribu. On le dorlote, on le sèche, le sang de ses doigts tache les serviettes, ce n’est qu’au bout d’un long moment qu’on pense à me dire merci, en français avec autour quelques mots gutturaux, et moi, de rien, s’ils savaient !

Voilà, celui-là a failli mourir, mais il n’a rien compris. Son premier souci va être d’oublier cet épisode navrant et anormal, de le censurer totalement et de reprendre sa place dans la vie, bien au chaud, exactement la même. Avec la même incertitude sur l’échéance, le même refus d’y penser calmement.

Y a t il des gens qui planifient leur vie ? Qui décident quelles études, quelle carrière, le nombre d’enfants, la retraite, l’assurance-vie à tout hasard, comme si on mourait par hasard, qui prévoient l’héritage, le prix du cercueil, la taille des couronnes ? Même des personnes supérieurement intelligentes comme Pompidou ou Mitterrand, se sont accrochées comme des enfants têtus au pouvoir, refusant d’accepter la mort, alors qu’ils étaient arrivés là où ils l’avaient planifié. C’est qu’il manquait un petit détail à leur plan de carrière : la connaissance de l’heure de la fin.

Mais je ne vais quand même pas passer ma vie à philosopher sur la mort ! J’ai 19 heures à remplir. La faim apaisée, j’ai repris mes pas vers l’Est. Marcher est mon projet. Je n’ai aucune idée de la distance que je pourrai parcourir en suivant le bord de la mer. Il y aura des villes, avec des ports, des canaux, des ponts à traverser, des plages privées, peut-être ? Mais marcher n’est qu’un cadre dans lequel se déroule ma vie qu’il m’appartient de bâtir. J’ai été utile en sauvant de la mort ce type rougeâtre. J’ai permis que le château de sable de cette famille tienne encore debout, ils n’auront pas à rentrer précipitamment en hollande, annuler la location avec vue sur la mer, bref, pas de quoi sauter au plafond ! Je cherche un geste absolument beau, bon, qui rendrait la mort logique, juste, et je ne trouve rien. Il est plus facile d’être absolument mauvais, comme les pilotes du 11 Septembre ou les kamikazes Japonais.

Quand j’ai commencé à perdre la foi que m’avaient inculquée mes parents, la question de l’éternité m’a posé problème. C’était quand même rassurant de croire qu’on allait au ciel. Adolescent, j’ai donc inventé un ersatz d’éternité, l’idée qu’à l’instant de ta mort tu revois toute ta vie défiler, tu comprends tout ce qui t’avait posé problème, c’est l’illumination, le feu d’artifice, le bouquet final. J’ai découvert plus tard que c’était une banalité rebattue dans le monde du New Age. Mais dans la vie, on trouve bien quand même quelques secondes d’éternité, un orgasme plus absolu, un moment de paix infinie, avec douce brise et soleil rasant, et on peut alors croire que le temps s’est arrêté ?

Voilà mon tort, mon défaut principal : imaginer que penser peut tout résoudre. Alors qu’il s’agit d’être là, présent. Attentif et sans illusions. Disponible et modeste. Ne pas m’embarquer dans des délires mystiques, marcher les yeux ouverts.

La solitude. J’ai besoin de parler à quelqu’un, et en même temps, j’ai peur de m’ennuyer si on me parle de championnat de foot, de vacances aux Baléares, ou des courants du P.S. J’ai aussi besoin d’un contact physique, poser ma main sur une cuisse ou une épaule, comme on branche un appareil électrique, être en contact, être alimenté, apaisé. Sans obligation de suite, amoureuse ou érotique.

Je suis arrivé à la grande plage de l’Espiguette. Des allures de Sahara. Le soleil tape dur. Une fille est assise contre une barque retournée. Surprise, attirance, sans que je l’aie vraiment décidé, mes pas ralentissent. Je peux lui demander l’heure, du feu, du sel pour mes tomates. Je peux lui dire la vérité, mais ce serait malhonnête. Elle est jambes nues, un tee-shirt bleu marine, un bob un peu ridicule, des lunettes. Elle lit. Elle est banalement jolie. Jeune, j’étais timide et dragueur. Débrouille toi avec ça. Maintenant c’est une autre histoire, tout doit être différent, je ne risque définitivement rien.

Je lui ai offert une tomate. J’essaierai de parler avec elle et peut-être plus tard de poser ma main sur sa cuisse, le temps d’une petite sieste ? Pour l’instant, elle lève ses yeux du livre, j’ai le temps de voir Le Clézio, ça va. Je ne lui dis pas que j’ai lu ce bouquin, ce serait à peine mieux que demander l’heure, et c’est elle qui me demande si je n’ai pas du sel pour la tomate, elle est gonflée !

Elle n’a visiblement peur de rien et moi non plus, tout est donc possible. Elle évite les longues phrases, les commentaires, elle m’offre un peu de vin qu’elle gardait au frais dans une petite glacière, on partage la fougasse, elle a du fromage et du pain, mes Chamonix-orange la font rire, un peu moqueuse, mais elle en engouffre la moitié, la vie est belle.

On s’est baignés en silence, je l’ai prise dans mes bras, comme ça, pour voir, elle était fragile et fraîche, on a couru pour se réchauffer, et, naturellement, elle a accepté de venir marcher avec moi “le plus loin possible“.

Est-ce à cause des grandes dunes de sable ? Je ne peux m’empêcher de penser au petit prince, quand il va repartir vers sa planète. J’ai moi aussi rendez-vous avec le serpent, et je ne peux pas le dire à Iris. Comprendrait-elle ?

Elle a senti que j’ai un secret. Elle ne pose donc pas de questions, passe prudemment du coq à l’âne, comme une mouche qui tourne autour de toi sans jamais se poser vraiment. Elle n’a jamais été en vacances aux Baléares et se fout des courants du P.S. Par contre, elle s’y connaît en cigales et m’explique la différence entre le cigalon, au chant plus modulé, et la cigale, plus grossière.

Le soleil va se coucher. Les mouettes et d’autres oiseaux dont nous aimerions tant connaître les noms effleurent les vagues puis se posent sur le sable mouillé, toujours à la même distance de nous qui avançons tranquillement. Nous ne ressentons aucune fatigue. Iris m’étonne. Parfois, j’ai l’impression qu’elle m’oublie. J’aime ça. Alors, elle se met à chanter à tue tête des chansons idiotes, en tortillant du cul, puis elle court vers les oiseaux et elle danse pour eux, pendant qu’ils s’envolent, en la traitant de folle. Il me semble qu’en voyant danser quelqu’un, on le connaît un peu. La danse d’Iris exprime de la souffrance et du plaisir, de l’élégance et de la démesure, j’aimerais danser comme elle.

J’ai soudain eu peur qu’elle ne m’oublie complètement, j’ai couru vers elle, je l’ai attrapée par la taille, et on s’est assis pour regarder le coucher du soleil et comme toujours j’ai pensé au rayon vert qui n’existe pas, et au temps que met la lumière à nous parvenir, quand le soleil disparaît à nos yeux, il a en réalité disparu depuis longtemps, et d’ailleurs le soleil ne se couche même pas, c’est la terre qui tourne, mais je ne dis rien de tout ça à Iris, je ne suis pas si bête.

Elle a calé sa tête sur mon épaule, m’a permis de poser ma main sur sa cuisse, vers l’intérieur, là où c’est vraiment très doux. Elle me parle maintenant d’Ulysse qui, le pauvre, pensait avoir fait le tour de la terre, alors qu’il n’était pas sorti du monde méditerranéen. Ce qu’elle dit est très sérieux mais elle finit toujours par en rire, je commence à soupçonner qu’elle a elle aussi un secret.

La nuit approche, même les adultes en ont toujours un peu peur, depuis Cro-Magnon, sans doute. Il faudrait s’organiser, prévoir… Mais c’est devenu la règle entre nous : ne rien dire qui romprait le charme. En rester à la proposition de départ : marcher le plus loin possible.

Le désir tourne autour de nous. Il virevolte, s’amuse. S’il savait que nous aussi nous jouons ! Iris me regarde en riant, elle caresse ma peau sans la moindre gêne, et soudain devient sérieuse, son regard se perd très loin, me traversant comme si je n’existais plus.

Nous avons marché de longues heures encore. Je me sentais de plus en plus léger, sans la moindre fatigue. Nous parlions de moins en moins, occupés à suivre la course de la lune surgie soudain jaune et grosse, presque pleine, au bout de la mer, à admirer son reflet sur l’eau, à répertorier les étoiles. Il devenait clair que la fraîcheur nous empêcherait de nous arrêter, de dormir, de nous allonger sur le sable froid. Quand le ciel a commencé à devenir laiteux, juste avant le lever du jour, la température a encore baissé. Nous étions serrés l’un contre l’autre, Iris m’a alors annoncé que dans peu de temps elle allait me quitter, et j’aurais bien aimé savoir si c’était le froid, le désir ou la peur de comprendre qui me collait à elle. Dans un sourire, elle m’a expliqué qu’elle allait partir tout en restant dans mes bras, et qu’ensuite le soleil la remplacerait pour me réchauffer. Elle m’a aussi demandé si je savais combien de kilomètres nous avions parcouru, si nous étions arrivés en Camargue. Parce que j’ai compris que ça lui ferait plaisir, j’ai dit que oui, sans en avoir la moindre idée. Pour ne pas lui faire de peine, je ne lui ai pas dit qu’elle avait seulement quelques heures d’avance sur moi.